Tag : OrangeLabs

48 heures chrono (NKM en Californie, jour 2)

L'université Stanford - Photo gogoninja (cc)

L'université Stanford - Photo gogoninja (cc)

Vendredi dernier, je postais mon premier billet en direct de Facebook, où j’avais rendez-vous pour discuter de leur business model et de protection des données personnelles. Mon déplacement à San Francisco aura été passionnant, mais l’agenda était complètement fou. C’est arrivée à New York, après un vol de nuit assez spartiate et une série de rendez-vous le matin dont je vous parlerai plus loin, que j’ai enfin le temps d’écrire cet article !

J’ai donc commencé ma tournée de la Silicon Valley par Facebook. Ambiance très sympa, on a discuté à la cafétéria, haut lieu de toutes les boites de la Silicon Valley. Entre distributeur gratuit de barres chocolatées et fontaine à café «organic» j’ai pu aborder les sujets sérieux avec Chris Kelly, le Chief Privacy Officer. En fait, sur la protection des données personnelles, Facebook fait peut-être plus que les autres grands réseaux sociaux. Probablement parce qu’ils sont plus sous pression. Le processus qu’ils décrivent, concernant le paramétrage des données que l’on souhaite divulguer, l’absence de contact direct entre les annonceurs et les facebookers (Facebook achemine les pubs et ne donne pas accès au fichier des utilisateurs pour les pubs ciblées), est relativement rassurant. Pour autant, des progrès restent à faire, et Facebook n’a pas véritablement apporté de réponse construite à mes questions concernant la nécessité d’autoriser l’effacement complet de ses données personnelles quand on le souhaite, par exemple. Et puis, ils ont un problème avec l’utilisation par les mineurs. La Loi américaine les oblige à obtenir le consentement écrit des parents pour les mineurs de moins de 13 ans. Comme ils n’ont pas réussi à automatiser ce processus, ils ont tout bonnement interdit Facebook aux moins de 13 ans. Mais comment peuvent-ils vérifier que les utilisateurs ont atteint l’âge obligatoire, ils ne le savent pas eux-mêmes. Et d’ailleurs, un membre de ma délégation a une fille de 10 ans qui utilise Facebook. Ces problèmes doivent être réglés, mais tant qu’un système d’authentification fiable ne sera pas mis en place sur Internet pour les utilisateurs, par exemple la carte d’identité électronique, ça sera difficile.

J’ai également rencontré Reid Hoffmann, de Linkedin, le réseau social dédié aux professionnels. C’est la mode dans la Silicon Valley, on a également discuté dans la cafétéria. Il faut dire que nous sommes nombreux, et qu’une simple salle de réunion ne suffit pas à tous nous recevoir !
Reid Hoffmann est à la fois un chef d’entreprise heureux, avec une boite qui fait du bénéfice et qui double presque son chiffre d’affaires tous les ans, et un investisseur avisé, un des business angels les plus efficaces de la vallée. La discussion tourne autour de l’impact de la crise sur le secteur TIC. Et ses réponses, que j’ai entendues plusieurs fois et de plusieurs interlocuteurs, sont rassurantes. Non seulement il ne pense pas que la crise ait un effet trop dur sur le secteur, mais en plus, il est convaincu que, si l’écosystème de l’innovation est maintenu, qu’on laisse les investisseurs faire leur travail et que les jeunes entrepreneurs continuent d’être motivés et innovants, le secteur des TIC sera le grand gagnant de la reprise, en l’accélérant, et en donnant aux autres secteurs de l’industrie et des services les moyens de rebondir rapidement. Linkedin, à ce propos, est très utilisé en ce moment par les entreprises qui veulent recruter de manière très ciblée des jeunes talents dans l’informatique et les services.

Puisque je vous parle de l’investissement, je dois vous dire également un petit mot des différents investisseurs que j’ai rencontrés dans les environs de San Francisco. J’ai pu parler avec des capitaux risqueurs (Venture capitalists dans le texte) des investisseurs du premier jour (early seeders), des chercheurs de talents. Tous ces leviers de financement et de repérage et d’accompagnement des jeunes pousses sont situés géographiquement à proximité de Stanford, le joyau de la Silicon Valley, d’où viennent nombre des grands entrepreneurs qui ont fait Google, Facebook, Apple, etc.
Il y a donc bien un écosystème, tout cela se complète et s’articule et a également une réalité géographique.

Le pouvoir des idées - Photo Brajeshwar (cc)

Le pouvoir des idées, une initiative rassemblant des VC, organisés par The Economic Times - Photo Brajeshwar (cc)

Pierre Lamond, par exemple, est un français installé dans la Vallée depuis plus de 30 ans. Il vient de quitter Sekoïa, les Venture capitalists légendaires qui ont par exemple financé Google, pour rejoindre Khosla Ventures, autre entreprise de Venture Capitalism plus orientée sur les clean techs et les green techs. Vous imaginez bien que je ne pouvais pas rater ça ! Cet homme, qui flaire les bonnes affaires comme pas un, a décidé d’investir dans les clean techs, parce qu’il est persuadé que c’est l’Industrie de l’avenir dans la Vallée. Non pas que les TIC doivent à terme disparaître, mais que leur prolongement naturel, leur avenir, se situe dans les clean techs. La jonction de ces deux univers, nécessaire, porteuse d’espoir économique et d’opportunités pour mieux respecter notre environnement, est imminente. Et c’est maintenant qu’il faut construire les entreprises de demain : rendre les réseaux d’énergie intelligents, mieux connaître sa consommation pour la maîtriser, organiser un véritable système d’information des ressources naturelles dans tous les domaines, de leur renouvellement, des niveaux de consommation raisonnables, voilà l’enjeu ! Nous ne sommes, en France, pas en retard, mais nous manquons de lieux comme la Silicon Valley pour assurer le développement rapide et harmonieux des industries de demain. Les pôles de compétitivité sont des pistes, les simplifications administratives en cours vont dans la bonne direction, mais nous avons encore des progrès à faire dans la mobilisation de l’investissement privé. Du coup, j’invite M. Lamond à Paris, et je lui transmets toutes les informations sur les projets cleantechs en cours en France, afin, peut-être, de le convaincre d’investir ailleurs qu’en Californie. J’ai bon espoir, il avait l’air très attentif à mes arguments.

Pierre Lamond nous l’a bien dit, il est toujours à la recherche de jeunes entrepreneurs dynamiques, avec des idées, mais surtout de la suite dans les idées. Mais ce n’est pas tout, les montants en jeu sont déjà suffisamment importants pour que les entrepreneurs qui se présentent à lui aient déjà de quoi faire une démo de leurs produits, aient une société légalement existante , aient quelques références. Pour cela, rien de tel qu’un «early seeder»; j’en ai rencontré deux, Paul Graham et Jessie Lininvgston, de l’incubateur “Y combinator“. Leur job à eux, c’est de tester les personnalités des jeunes porteurs de projet, leur motivation, puis de les aider à préciser leur business plan, «d’incorporer» leur société, bref de s’occuper de la paperasse, et d’investir contre une part de leurs actions entre 5000 et 15000 $ en fonction du nombre de fondateurs de la société. Tout cela se fait par appel à projets, ouverts au monde entier. Les heureux lauréats sont accueillis au coeur de la Silicon Valley pendant trois mois, pour affiner leur projet et enfin le présenter à un panel des plus gros venture capitalistes de la Vallée. Je ne peux qu’encourager mes lecteurs les plus entreprenants à leur envoyer une candidature, mais ce que je veux aussi, c’est que ce type de dispositif se développe chez nous, parce qu’on ne peut pas se contenter de voir partir nos meilleurs cerveaux en Californie !

Pour cela, il nous faut une mini vallée. Je pense que le plateau de Saclay est une bonne piste pour cela. Mais il va nous falloir travailler vite et dur pour arriver, à notre échelle, à créer une oasis pour jeunes pousses ! C’est un travail que je veux mener en commun avec Valérie Pecresse. Ça tombe bien, nous nous sommes croisées en Californie, et nous avons rencontré toutes les deux le Président de Stanford, l’Université qui est au coeur de tout le dispositif. Ce fut une discussion très alerte, et passionnante. Il faut dire que l’homme dirige la Rolls des Universités. Le trésor de guerre de Stanford, c’est plusieurs milliards de $ ! Les dons à Stanford, l’année dernière, c’était 700 millions de $ et plus de 40 000 donateurs ! Stanford est en compétition féroce avec ses homologues américaines et internationales. Ils essayent d’attirer les meilleurs étudiants et les meilleurs profs, et leurs arguments, à la fois en terme d’excellence de la formation et de conditions matérielles d’étude et de salaire des enseignants sont tout à fait exceptionnels. Contrairement aux idées reçues, même une université privée américaine est financée au moins pour le tiers par le gouvernement fédéral américain, le reste provenant des frais d’inscription (très élevés, mais avec des systèmes de bourses) et du produit des prestations que peut rendre l’université à des sociétés privées. Résultat, les investisseurs viennent repérer les meilleurs étudiants, et les meilleurs profs, pour leur proposer de monter des entreprises. Les étudiants en fin d’étude et voulant prendre des risques sont accompagnés, les profs peuvent prendre deux années sabbatiques pour lancer leur startup et revenir ensuite enseigner.

Palo-Alto sur sur Google Map

Palo Alto, le joyau du high-tech, vu sur Google Map

Tout cet écosystème de l’innovation est heureusement connu et observé par des Français, et pas des moindres, qui sont là pour effectuer une veille active et alimenter la réflexion des décideurs de notre pays. Dans cette catégorie, il y a les Orange Labs, où j’ai été accueillie juste avant de quitter la vallée par Georges Nahon, qui m’a fait une présentation remarquable de l’histoire de l’innovation dans la Silicon Valley, qui date des premiers fondeurs de puces dans les années 60. On voit bien les évolutions des grandes tendances, qui partent de l’équipement et du matériel avec Intel, HP, puis IBM et Sun, pour aller vers les logiciels avec Apple qui fait la transition, puis Microsoft (c’est vrai qu’ils ne sont pas dans la vallée, mais difficile de les ignorer), pour enfin arriver aux réseaux sociaux et au web 2.0 . Ce que cette présentation permettait d’éclairer, c’était la succession des générations d’utilisateurs qui deviennent de plus en plus prescripteurs, et dont les usages façonnent l’industrie de demain. On offre plus un produit au consommateur, on ne crée pas un besoin, on anticipe sa demande. Cela change tout ! Et cela va s’accélérer, puisque nous avons désormais devant nous une génération qui a grandi avec l’ordinateur et le téléphone mobile.

Autre info intéressante, au passage, les femmes sont de plus en plus présentes à tous les niveaux de décision dans la Silicon Valley, comme ailleurs… Je le savais déjà figurez-vous, mais cela fait toujours plaisir de le voir confirmé même dans un milieu, celui de l’informatique, traditionnellement très masculin. Messieurs, ne vous inquiétez pas, avec les taux de croissance du secteur, il y aura de la place pour tout le monde. Même pas la peine de vous pousser, on trouve notre place toutes seules !

Dans la catégorie des observateurs, il y a L’Atelier BNP Paribas et son président dynamique et convaincu, Dominique Piotet. Son slogan, traquer l’innovation. Et il y arrive pas mal ! Il conseille les boites, toutes les boites et pas uniquement la BNP, qui veulent mieux comprendre ce monde mouvant de la Silicon Valley, mieux anticiper les tendances de demain, investir dans des jeunes pousses prometteuses.

Pour lui, l’avenir est clairement dans les systèmes ouverts, open source, interopérables. Non pas par idéologie, mais parce que les jeunes pousses, aujourd’hui, n’ont pas les moyens de déposer des tonnes de brevets, ni de répondre à ceux qui pourraient les accuser préventivement de violer les leurs. Par ailleurs, si elles ont une bonne idée, et la développent, il faut qu’elles puissent, pour le reste de leur produit, profiter des codes déjà existants et déjà rédigés. Il faut être rapide et agile, on a plus le temps de réinventer la roue. Pour cela, l’open source est une vraie piste, et même les plus gros nous en ont parlé.

Google, par exemple, ce monstre de puissance, goguenard et sympathique, dont les développeurs jouent au beach-volley sur le campus, et dont les cantines gratuites attirent à l’heure de mon arrivée les milliers d’abeilles de la ruche, avec lesquelles je fais la queue avec mon plateau-repas. Google est sur tout les fronts. D’abord, celui de la pub, avec un système de monétisation des contenus incroyablement efficace, ce qui le rend d’ailleurs un peu effrayant. Ça serait trop long à expliquer ici, mais je compte sur le prochain diner de blogueurs que j’organise mercredi prochain pour en reparler. Les ambitions de Google sont à la démesure de sa puissance actuelle : Organiser l’information du monde. Bien entendu, cela implique de notre part à tous, politiques, citoyens, une vigilance accrue face à une entreprise qui nous offre des produits et des services devenus pour chacun de nous indispensables aujourd’hui. Mais cela nous oblige également à regarder attentivement et comprendre leur stratégie. S’ils en sont arrivés la, c’est qu’ils sont meilleurs que les autres. Il faut se le rappeler, et comprendre pourquoi. Et se réjouir aussi, parfois, de leurs initiatives, notamment dans le domaine des cleantechs, ou ils investissent dans la voiture stockeuse d’énergie, les “smart grids“, qui permettent une utilisation plus rationnelle de l’énergie, et qui proposent des applications simples et puissantes s’appuyant sur les nouveaux compteurs électriques et qui peuvent vous fournir en temps et réel et avec un historique complet et visuel votre consommation domestique. J’ai moi-même pu constater dans ma mairie de Longjumeau à quel point la connaissance fine de sa consommation électrique pouvait entraîner des économies substantielles (environ 15% à la mairie) juste par une adaptation des comportements.

En parlant de simplicité et de puissance, j’ai également rencontré les dirigeants d’Apple, et la discussion que j’ai eue avec Bud Tribble a permis de conforter ma conviction que, pour ce qui concerne la valorisation des contenus culturels sur Internet, les deux maîtres mots étaient simplicité et lisibilité de l’offre. C’est bien ce qu’a fait Apple avec Itunes. Des prix uniques, une offre vaste, une utilisation possible sans DRM. Résultat, un immense succès commercial, et des dizaines de millions d’utilisateurs qui sont écoutent de la musique à partir d’une offre légale. Peut-être que cette simple et puissante leçon de Steve Jobs mérite d’être méditée dans la perspective des discussions que j’engage en France sur le thème «Internet pour la création» ?

Je ne peux pas terminer la narration forcément subjective de ce marathon sans mentionner deux moments agréables et porteurs d’espoirs. D’abord, la Mairie de San Francisco où j’ai été reçue par Chris Vein, le Chief Information Officer. Les Américains regardent avec beaucoup d’attention, et d’envie (eh oui !) la manière dont nous déployons le haut débit dans nos villes et nos campagnes. Et ils sont comme nous, peut être plus que nous à ce stade, en train de révolutionner les rapports entre les administrations et les citoyens, en utilisant au maximum les réseaux participatifs et l’information en temps réel. Figurez vous que la Maire de San Francisco tweete. ET que ça marche. Cela lui permet de rajouter un canal de communication à ceux traditionnels dont il dispose et qu’il n’abandonne pas, mais, ce faisant, de toucher un public qui ne suit pas les débats municipaux, et qui pourtant peut être directement impacté par les mesures prises par la municipalité. L’équipe de Chris a été très chaleureuse, et a insisté sur leur volonté de travailler avec moi et mon équipe dans les mois à venir, afin de comparer les politiques françaises et américaines en matière de gouvernement électronique, et d’échanger les meilleures pratiques. Et bien, on fera ça !

Enfin, j’ai rencontré le patron de Mozilla, John Lilly, comme je vous l’avais tweeté. À la cafétéria, comme vous le devinez, accompagné d’une équipe aussi diverse que peut l’être l’Amérique d’aujourd’hui (même si ça manquait un peu de femmes quand même…). Firefox, c’est l’exemple que l’open source peut marcher, mais de ces propos, je retiens aussi une certaine impuissance à pouvoir appliquer toute la philosophie du libre, faute de moyens. La protection stricte de l’intimité des utilisateurs, l’absence de commercialisation de leurs données personnelles, cela a un coût, qu’il faut pouvoir financer, ce que même des entreprises majeures du libre comme Firefox n’ont pas les moyens de faire aujourd’hui. C’est dommage, et si les tenants de l’open source et du libre arrivent à briser ce plafond de verre, ils seront, plus que jamais, j’en suis convaincu, en mesure d’offrir aux utilisateurs des produits en tous points et dans tous les domaines extrêmement compétitifs.

Je pars maintenant en train pour Washington et, arrivée à l’hôtel, je vous dirai deux mots de ma matinée du samedi à New York. Bonne soirée à tous !

 

Catégories

Tags

 

Tous les tags »