Vendredi 17 avril 2009, 20:45 | in Numérique
Nathalie Kosciusko-Morizet dans la Silicon Valley (Jour 1)
Jeudi 16 avril, San Francisco, jour 1 – La Californie : décalages
Arrivée à San Francisco, une ville à l’architecture très européenne et à l’état d’esprit très californien. Si ce n’est la baie splendide, la beauté de cette ville n’est pas dépaysante, on se sent chez soi tout de suite.
En revanche, les premiers rendez-vous de ma visite m’ont permis de constater que nous sommes bien là près du coeur battant de l’innovation en matière de technologies de l’information. Cette ville dont on me dit que quelques mois avant l’éclatement de la bulle internet elle était couverte de placards publicitaires pour embaucher des ingénieurs informaticiens est aujourd’hui comme assagie. Ce n’est pas le ralentissement économique qui veut ça, mais plutôt, me disent mes interlocuteurs, une forme de maturité du secteur TIC, moins exubérant que par le passé, plus «installé» en quelque sorte.
Il reste encore, rassurez-vous, des entrepreneurs et des innovateurs qui n’hésitent pas à monter des projets très ambitieux, par exemple Brewster Kahle, d’Internet Archive, qui me présente son activité. Le projet d’archiver le Web, est partagé par de nombreuses institutions, mais il est certain qu’Internet Archive a une longueur d’avance sur les autres. Ils ont déjà commencé depuis longtemps, et travaillent d’ailleurs avec la BnF. L’idée, c’est de rendre accessible gratuitement tout ce qu’il y a en ligne et qui est public (on ne parle pas des pages personnelles, comme par exemple ce profil facebook d’où je vous écris) ni des contenus non tombés dans le domaine public. Mais rien que cela, ça en fait du contenu !
Le modèle économique d’un tel projet repose en partie sur des prestations qu’Internet Archive propose aux bibliothèques du monde entier, prestation d’archivage numérique et de numérisation d’ouvrages. Internet Archive est donc une sorte de super «National Library» mettant à la disposition de tous les trésors de la pensée humaine. Seulement, Brewster Kahle ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Il met également à disposition des contenus musicaux et audiovisuels libres de droit, et désire proposer des livres plus récents en téléchargement, en passant des accords directs avec les éditeurs.
Sa théorie, c’est que deux grands acteurs (Google et Amazon pour ne pas les nommer) sont en passe de constituer un oligopole de la distribution en ligne des livres. Google, d’abord, grâce aux accords particuliers qu’ils ont signés avec les grands éditeurs pour alimenter «Google books», Amazon, à travers le succès de son lecteur numérique Kindle, qui lui permettrait ainsi de maîtriser toute la chaîne de distribution et de devenir le passage obligé pour publier un livre en ligne.
Après la bataille de l’Internet sur protocoles ouverts versus les réseaux classiques de télécommunication, après la bataille ayant opposé à peu près tous les acteurs du logiciel à Microsoft dans les années 90 pour empêcher la constitution d’un monopole pour les navigateurs internet, Brewster Kahle décrit la nouvelle bataille, celle de la diversité des modes d’accès aux contenus (texte, image, sons) sur Internet comme la troisième guerre mondiale d’Internet. Cette fois-ci, après IBM et les telcos dans les années 80, Microsoft on l’a dit dans les années 90, c’est bien sûr Google qui est visé.
Brewster Kahle voudrait que son initiative soit reprise davantage en Europe, et me demande d’aider European internet Archive à contacter les grandes bibliothèques nationales européennes, afin de mettre en ligne le patrimoine littéraire et artistique européen libre de droit. Ça me semble être une idée très intéressante.
Retour à la résidence du consul général pour une discussion avec
Om Malik, John Markoff, Éliane Fiolet, et Francis Pisani (aussi contributeur sur InnovaNews, ndlr) sur la Silicon Valley, les nouvelles tendances du marché des TIC ici (et dans le monde…) et la relation que la politique entretien avec Internet, en Californie comme en France.
Tout le monde tombe d’accord sur le déplacement de la valeur du matériel et des infrastructures vers les contenus. Et je retrouve là une conviction que j’avais retirée de mon voyage d’études en Corée et au Japon). Mais Om Malik rappelle que ce déplacement ne reste possible que grâce à l’augmentation continue des performances matériel et des débits. John Markoff, qui suit l’actualité de la Silicon Valley depuis 30 ans pour le New York Times, est très inquiet de la sécurité sur le réseau des réseaux. Internet est victime de son succès selon lui, et l’architecture globale du réseau risque de ne pas résister à la montée des menaces et des cyberattaques. Une nouvelle architecture doit selon lui être pensée dès maintenant. Vaste programme, dont j’aurai l’occasion de rediscuter à Washington.
Francis Pisani, quant à lui, est particulièrement intéressé par le développement des usages mobiles. C’est probablement là que se jouera une bonne partie des usages innovant à l’avenir. Mes interlocuteurs sont d’ailleurs surpris de constater que, malgré l’avance de l’Europe en matière d’accès mobile à Internet, peu de grands acteurs économiques se sont positionnés sur ces nouveaux usages sur le vieux continent. C’est bien le problème. À trop penser à la seule infrastructure sans en imaginer l’usage qui pourrait en être fait, nous risquons de rater l’occasion de nous positionner sur les marchés d’avenir.
Éliane Fiolet m’interroge sur la manière dont j’utilise, en tant que femme politique, Facebook et twitter. Je réponds que, si je travaille actuellement à la mise en ligne d’un nouveau site du Secrétariat d’État, plus participatif et plus clair, je reste attaché à la possibilité que m’offrent les réseaux sociaux, et notamment facebook, de réagir personnellement, soit aux attaques dont je suis parfois l’objet, soit pour dire à mes amis combien j’ai apprécié telle ou telle initiative. C’est une manière nouvelle de faire la politique, s’appuyer sur les réseaux sociaux pour maintenir notre liberté de parole.
Je vous envoie ce premier billet depuis le siège social de facebook où je suis ce matin pour le premier entretien d’une matinée dans la Silicon Valley. Je vous la raconterai ce soir, c’est à dire cette nuit pour la plupart d’entre vous…









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