à télécharger

Présentation régionale de la série
Le temps des souris

"GROS CUBES ET PETITS CALIBRES"

Bordeaux le 20 avril 2000

Débat animé par Nathalie LE BRETON – journaliste à La Cinquiéme
Avec la participation de :
Hervé LE GUYADER , directeur général d'Aquitaine Europe
Communication
Didier PAQUELIN, directeur de l'Institut des Sciences de l'Information
et de la Communication à l'université de Bordeaux 3
Stéphane ROCHON, président de KerInside
Sophie TROUILLET , directrice de l'agence ACCABA et productrice
exécutive du label " Fantomas Records".
Hervé LE GUYADER
… Nous travaillons en Aquitaine qui compte 2 250 communes dont 2 100 sont rurales. Quand on est à Bordeaux, aller à AUCHAN, à la FNAC ou chez le boulanger, on a accés à des services quasi gratuits de proximité. Quand on habite dans une ville rurale, le probléme se pose.
L’AEC ne réunit qu’une quinzaine de personnes qui ne peuvent pas être sans arrêt sur le terrain. Il nous fallait un réseau de distribution. L’Education nationale est là, c’est vrai, mais elle a ses contraintes, entre autres d’heures d’ouverture et elle est historiquement un peu repliée sur elle-même. Un réseau est en place depuis la Révolution, celui des bibliothéques municipales qui sont complétement chevillées dans la vie communale et associative. Leur travail, depuis que la Révolution a confisqué les biens des nobles et du clergé, est de récolter l’information, la classer et la mettre à disposition. L’Internet est absolument essentiel pour elles. Nous nous sommes donc proposés pour les aider à devenir également des points d’information Internet. Et cela marche extrêmement bien.

Gérald ELBAZE
Je m’occupe de Médiacité, une association qui travaille sur l’usage des nouvelles technologies. Je suis un peu embêté parce qu’à travers la thématique qui avait été proposée, je ne m’attendais pas à avoir un tel envahissement de la logique du marché qui serait partout sur cette thématique des nouvelles technologies. À propos, par exemple, de l’Education nationale qui a une mission, cela me pose probléme que l’on parle de coût. La République a un coût aussi. Il faudrait voir si cela intéresse les industriels. C’est peut-être intéressant !
Le probléme fondamental est que, globalement, deux choix sont aujourd’hui possibles. Soit on délégue à des sociétés le fait de savoir mettre les photos de famille en ligne, soit on s’intéresse à rendre les gens capables. Soit on construit des consommateurs — APPLE et Digital l’ont trés bien testé aux Etats-Unis et cela marche trés bien, Coca-Cola avec —, soit
on s’intéresse au fait que l’on a affaire à des individus qui ont le droit d’avoir les clefs pour comprendre ce qui se passe. Cela concerne les individus, quels qu’ils soient, aussi bien les enseignants et les éléves que n’importe qui, pas forcément ceux qui veulent créer des entreprises liées à Internet. Si on prend une logique marketing, elle peut être sympa. Mais
dans ce cas, qu’advient-il des contenus éducatifs, culturels et artistiques ? C’est pourtant ce qui fait la richesse d’une communauté que de pouvoir s’approprier des dispositifs comme outils d’expression, de création. La dimension plaisir n’est pas à oublier non plus.
Parler de démocratisation quand on parle du C.Box gratuit, n’est pas forcément approprié. Il ne faut pas mélanger. Ce n’est pas parce que c’est gratuit que c’est pour autant démocratique. Ce n’est pas ce que j’ai dit. Je l’ai juste cité à titre d’exemple pour voir si c’était une solution…

Gérald ELBAZE
À partir de ce moment se pose la question de savoir si on se contente d’avoir des technologies qui, d’ailleurs, ne sont pas si nouvelles que ça — cela fait trente ans qu’elles sont nouvelles. Cela voudrait dire que l’on ne trahirait pas non plus le mode de fonctionnement des logiques de réseau tel que le Net. Il ne faut pas oublier que nous sommes sur du partage : de compétences, de ressources humaines et matérielles. Ce n’est pas la logique initiale que les gros bouffent les petits. Ou alors, on le dit et, dans ce cas, il y aura l’Internet gros débits avec ceux qui peuvent avoir accés à l’image numérisée et les
autres seront sur un truc trés lent, sans intérêt.

Sophie TROUILLET
La bonne nouvelle, c’est que les deux existent à la fois sur Internet : aussi bien les logiques marchandes que les logiques de solidarité complétement épatantes que seul Internet permet. Ce n’est pas l’un ou l’autre mais les deux à la fois. Je connais bien Stéphane et je savais qu’il allait prendre l’auditoire à rebrousse-poil. Il ne s’agit pas de faire la même photo à votre place. Ce qui est important, c’est la photo, ce qu’elle représente. Pardon de la banalité de ce cliché, mais quand on utilise une voiture, il est clair qu’on ne sait pas comment elle marche et l’on s’en fiche complétement. L’intérêt est de faire de
l’interface de plus en plus simple. Ce que va faire Stéphane, si j’ai bien compris, ce sont des interfaces simples pour que la personne n’ait pas besoin de programmer un assembleur pour placer l’image à un endroit plutôt qu’à un autre. C’est vraiment de cet ordre.

Nathalie LE BRETON
Juste une petite incise. L’arrivée de l’électronique dans l’automobile fait qu’il devient de plus en plus difficile de la réparer soi-même. Nous avons tous été confrontés à cela.

Intervention
Quand l’avion de Mermoz tombait en panne, il ne le réparait pas… Ce n’est pas forcément une fin en soi que de réparer sa voiture. Je n’ai aucune envie de réparer ma voiture. J’ai autre chose à faire de ma vie.

Nathalie LE BRETON
On va quand même vers des systémes de plus en plus fermés, alors qu’avec Internet, nous étions dans une optique de réseau ouvert oô chacun pouvait être créateur.

Intervention
Le probléme est que le discours ambiant est souvent d’idéaliser les nouvelles technologies. C’est un outil. L’électricité est arrivée ; on s’en sert. La voiture, pareillement. Les nouvelles technologies aussi. Ceux qui ont envie d’être experts ou de développer le feront. Ceux qui ont simplement envie de faire de l’accés aussi… On ne force personne à utiliser des services.
Chacun y trouve son compte. Quelqu’un veut développer son propre site, il trouvera quelqu’un qui le formera, l’aidera. Quelqu’un qui a simplement envie de consulter ne fera que de la consultation. Il n’y a pas d’idéalisation de l’outil. Effectivement, un marché se développe. S’il y a des opportunités, tant mieux pour ceux qui savent les prendre. Encore
une fois, on ne force personne.

Nathalie LE BRETON
La question qui était posée était : quelles compétences forme-t-on ? Des compétences de consommateurs ou des compétences d’utilisateurs ?

Gérald ELBAZE

Je vais reformuler la question parce que j’ai l’impression qu’elle n’était pas claire du tout, puisqu’on me parle encore de marché. Je vais donner un exemple trés simple. Nous avons une technologie : le vidéo-projecteur. Nous avons vu une image. Qui va apprendre à décoder cette image ? Nous avons vu que si la fille s’était mise en minijupe, ce n’était pas le fruit du
hasard. Ce n’est pas parce qu’elle n’avait rien amené d’autre. Ce travail de décodage de l’image, de décodage de l’information…
Tout à l’heure, Monsieur Le Guyader parlait de bibliothéques. Un jour, une bibliothécaire a fait une remarque trés intéressante : " Le Net, c’est formidable, c’est une bibliothéque sans fonds. " Quand on sait ce que veut dire le mot fonds pour une bibliothécaire, cette remarque est particuliérement intéressante. Le travail n’est pas seulement sur l’outil technique. Il n’y a pas une tendance manichéenne à dire soit on est expert, soit on est débile et on consomme. Il y a la possibilité — et c’est notamment le sens des interfaces — de faire en sorte qu’à moment donné, l’usage soit pratique parce que devenu un peu plus intuitif. Il y a donc moins besoin d’aller mettre les mains dans l’huile.

Intervention
C’est ce que fait APPLE.

Gérald ELBAZE

Joker ! Je suis méchant. APPLE fait de trés bons grille-pains !
L’important est de savoir qui va apprendre à décoder l’image, à repérer l’information, à la hiérarchiser, que les individus ne deviennent pas des déversoirs à informations mais des gens capables d’avoir une attitude critique par rapport à ce flot d’informations, et capables d’être créatifs par rapport à celles-ci. Le seul probléme qui se pose est que ces technologies
qui, je le rappelle, sont nouvelles depuis trente ans, en fin de compte, c’est l’histoire d’un systéme industriel qui se transforme en systéme informationnel. On essaie d’appliquer les mêmes logiques du systéme industriel, du dispositif de masse, aux principes de l’information. Seulement, le probléme, ce n’est pas parce qu’elle est diffusée à un grand
nombre — potentiellement — qu’elle est lue par un grand nombre — potentiellement — que, pour autant, on peut en vérifier l’origine, on peut la recontextualiser. Bref, qui fait tout ce travail ? Apparemment, à l’écoute de votre discours, ce n’est pas le secteur privé qui va y aller.

Olivier LAS VERGNAS
Je voudrais revenir à votre premiére intervention car nous avons un peu glissé de sujet. Nous sommes absolument tous d’accord sur une partie : le B – A, BA de la question de l’Education nationale aujourd’hui, l’évolution du rôle de l’enseignant, de robinet à contenu à une fonction méthodologique, à une fonction d’enseignement de méthode de recherche, Et un rôle d’animation de groupe, etc. C’est une évidence.
Aussi bien quand vous dites que vous avez pensé plutôt aux bibliothéques, que quand vous dites que c’est trop cher, ou le fait que ce soit Médiacité qui défende un peu le service public de l’instruction publique, cela pose, pour moi, une deuxiéme question. À partir du moment oô l’éducation initiale, l’instruction publique, l’Education nationale, comme on veut, n’est plus dans une simple fonction de robinet à contenus, que tout le monde a besoin d’une formation tout à long de la vie et que de nombreux d’acteurs on besoin que des systémes délivrent de l’information, on peut effectivement pense qu’il devrait y avoir des lieux collectifs dans lesquels on aurait accés à l’information — des cyberespaces, des cybercafés… Et la question est bien de savoir à qui il revient de les payer. Est-ce que ce peut être les mêmes pour les enfants et pour les adultes ? pour une activité professionnelle et pour une activité de loisir ? Et comment gére-t-on l’économie de ce systéme ? Le donne-t-on
entiérement à une économie privée ? Décide-t-on que l’on réinvente un systéme public de formation tout au long de la vie ? Décide-t-on qu’on fait un co-investissement, y compris avec l’argent de l’individu ? J’ai du mal à imaginer que l’Etat paye mon portable et ma caméra. Dans vingt ans, nous n’aurons plus besoin d’écoles comme celles d’aujourd’hui, mais d’écoles tout au long de la vie qui serviront à la fois pour la vie professionnelle, le loisir, la vie privée, l’éducation des enfants… Mais qui les paiera ? Quel message mettra-t-on dedans ? Et quelle sera la part des différents acteurs ? C’est la question fondamentale.

Didier PAQUELIN
Je vais encore vous choquer. Je pense que l’organisation de l’instruction publique aujourd’hui a été faite pour accompagner la révolution industrielle de la fin du XIX e siécle. Je partage tout à fait ce qu’a dit Olivier Las Vergnas.
L’accompagnement de la révolution informationnelle et l’entrée dans ce que l’on appelle la société cognitive, ce sont des mots écrits partout, même sur les tableaux noirs des colléges et des lycées. Mais aucune impulsion étatique ou politique n’accompagne ce mouvement.
J’ai été un peu réducteur sur la place de l’enseignant. Si aucun raisonnement n’est fait aux différents niveaux : national, régional et interne à l’établissement, sur la recomposition de l’acte de formation pour permettre à tout un chacun d’être responsable, d’apprendre à apprendre, d’apprendre à pêcher, au lieu d’avoir son poisson tous les matins dans son
assiette, il est clair que rien ne bougera et que nous serons à côté de la plaque. Je suis assez confiant car on voit se développer des formes alternatives d’accés à cette culture technologique, voire dans les endroits les plus reculés. J’ai récemment fait une étude dans le Morvan profond. Depuis que les nourrices ne viennent plus à Paris, on a un peu
oublié cette région. Des formes de pouvoir sont reprises via Internet… Je citerai un exemple qui n’est pas aussi atypique qu’il n’y paraît. Une décharge de produits dits dangereux radioactifs devait se mettre en place. Vous n’en avez pas entendu parler. Un lobby anti-dépotoir s’est monté autour d’Internet et la décharge n’a pas eu lieu. Et le seul média
qui a été utilisé est Internet. Cela a été pris en charge par des locaux. Ils n’avaient jamais vu Internet avant. Mais il s’avére que dans ce lieu, quelqu’un s’est installé qui croit au développement local, territorial, qui a certes besoin de gagner un peu d’argent mais qui n’est pas là que pour ça.
Tout le systéme de valeurs des uns et des autres apparaît trés fortement dés lors que l’on parle d’usage des technologies. Parce que nous mélangeons le business, le libéral et le social
qui sont des choses qu’on a souvent du mal à faire cohabiter, dont on a du mal à comprendre l’alliance ou la synergie qu’il peut y avoir.

Nathalie LE BRETON
L’exemple suivant étant celui de Seattle et des ONG… Vous disiez qu’une des forces de cet outil était de créer du " lien social ". Cette expression est assez souvent utilisée…

Intervention
Un skinhead et une grand-mére vont se rencontrer, alors qu’ils n’avaient aucune raison de le faire et qu’ils se haïssaient au départ. Ce sont toujours ces exemples de grand-mére voulant communiquer ou voulant être moins décalées par rapport à leurs petits-enfants. Ou alors, le responsable d’association qui veut faire sa page personnelle parce qu’il ne peut pas payer
une bonne boîte pour cela. Des échanges de compétences assez forts se font. Je ne dis pas que nous allons recréer des foyers, la grand-mére qui raconte ses histoires autour d’Internet comme elle pouvait le faire autour de l’âtre, autrefois. Mais il se passe des choses qu’il ne faut pas ignorer et qui me rendent trés optimiste par rapport à l’humanité que l’on peut mettre dans ces technologies.

Présentation des événements locaux par Olivier LAS VERGNAS.