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Comment associer les salariés aux mutations technologiques et organisationnelles de l’entreprise ?
Rencontre-débat du 19 mars 98
La production de richesses supplémentaires n’exige plus un surplus de main d’œuvre. Le capital se crée désormais grâce à la matière grise et au savoir-faire technologique. Quelle place dans l’entreprise les nouvelles technologies réservent-elles alors à l’homme ? De quelle façon les salariés peuvent-ils participer à ces mutations ?

 


Nathalie LE BRETON - Journaliste à la Cinquième
L’instauration de ce qu’on appelle désormais l’économie immatérielle perturbe le rapport historique entre le travail et le capital. La production de richesses supplémentaires n’exige plus en contrepartie un surplus de main d’œuvre. Le capital se crée désormais grâce à la matière grise et au savoir-faire technologique. Quelle place dans l’entreprise les nouvelles technologies réservent-elles alors à l’homme ? De quelle façon les salariés peuvent-ils participer à ces mutations ?

Gérard CASCINO - Responsable du département « Innovations technologiques et travail » à l’ANACT (Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail)
La représentation institutionnelle collective c’est à dire les syndicats, et le droit d’expression directe instauré par les lois Auroux sur le contenu, les conditions et l’organisation du travail représentent des modes d’association des salariés à la gestion de l’entreprise.

Mais l’introduction des nouvelles technologies doit initier de nouvelles formes d’association. La mise en place de nouveaux outils de travail et donc de nouvelles formes de travail impliquent forcément la concertation avec leurs futurs utilisateurs pour en assurer l’adaptation sinon l’entreprise risque de graves dysfonctionnements comme nous avons déjà pu l’expérimenter avec le système Socrate à la SNCF.

L’introduction de ce nouveau système informatique de réservation devait permettre un fonctionnement plus efficace de la SNCF. Mais il n’y a pas eu de véritable association des salariés à sa mise en place alors qu’il modifiait complètement le rapport au client. Résultat, le système dans sa version originelle n’a pas fonctionné et a causé énormément de problèmes. On s’est alors rendu compte que c’était du côté des utilisateurs c’est à dire des salariés que l’introduction de Socrate avait pêché. On a donc repensé un autre mode d’association notamment à travers tout un travail de remaquettage du système. On a modifié la façon d’aborder l’outil en se plaçant du côté de l’utilisateur pour le mettre à sa disposition. Du coup, Socrate a été testé en vraie situation de travail, tous les dysfonctionnements ont été observés en grandeur nature et les interrogations écoutées. Ainsi, à travers l’association des salariés, tous les dysfonctionnements que l’on n'avait pas su résoudre en trois ans, ont été solutionnés en six mois.

Question :
Les difficultés qui semblent se poser à associer les salariés ne proviennent-elles pas de la crainte des responsables de l’entreprise d’être dépossédés de leur pouvoir ?

Gérard CASCINO
Associer aujourd’hui les salariés implique un nouveau partage de l’information. Auparavant l’information circulait seulement de façon descendante dans l’organisation taylorienne de l’entreprise, elle doit circuler maintenant dans les deux sens et de manière également décentralisée. Il devient alors nécessaire d’assurer la cohésion de ces flux. Pour cela, il faut mettre en place de nouvelles interfaces. Or, ce n’est pas facile de faire comprendre à l’encadrement intermédiaire dont le rôle était calé sur des objectifs de productivité et consistait à contrôler les procédures de travail, qu’il doit passer à des fonctions de pilotage, d’animation et de synthèse de l’information.

On se trouve à nouveau face à la question de la formation. Cette nouvelle organisation dans l’entreprise ne se fait pas à coup de régulation et de corrections a posteriori, elle doit être anticipée. Si on veut effectivement associer les salariés, ce n’est pas en négociant au final des décisions qui ont déjà été prises pour donner un semblant de fonctionnement participatif. Il s’agit d’associer les salariés non pas tant à la décision mais à l’instruction de cette décision c’est à dire à la définition des choix qui détermineront la politique de l’entreprise et qui permettront de prendre en compte tous les acteurs. Nous resterons sinon sur des objectifs de pure productivité et les réorganisations du travail impulsées par les nouvelles technologies se feront encore au détriment de l’emploi.

Etudes et Formation - Lise David, Laure Lemaire