Yves LASFARGUE
Directeur du Créfac (Centre dEtudes et de Formation) ;
Avant, le stress était ponctuel, lié à certains moments de changement.
La nouveauté cest quil est non seulement permanent mais
quil est même utilisé comme outil de gestion. Aujourdhui
il y a du stress volontairement développé soit par lentreprise,
soit par soi-même.
Le flux tendu par exemple est une méthode de gestion par le stress qui
dans certains pays est très bien supportée, notamment par les japonais,
mais qui par nous est très mal supportée parce que notre manière de
vivre fait que nous naimons pas ne pas avoir de stocks. Pour nous
le stock nous sécurise. Quand on veut me faire croire que je peux travailler
sans stock, je truque. Si je suis cadre supérieur, dès que je suis opérationnel,
le stock qui était sur la table je le mets dessous et je dis : "je
suis à zéro stock", et jai inventé les "en cours".
Cest ça qui multiplie le stress. Dabord parce quon
utilise des méthodes de gestion par le stress et ensuite parce quon
utilise mal des méthodes qui ne sont pas faites par nous.
Nous
sommes tous des fanatiques du flux tendu sauf quand on est client parce
que dans ce cas on voudrait être servi tout de suite. Du coup, on se
rend compte quon est forcé de mettre en place des dispositifs
qui nous font plaisir à nous en tant consommateur mais qui bousillent
notre vie de travailleur.
Un exemple qui nexistait pas il y a 50 ans. Si vous allez dans
une banque et que vous regardez combien dindividus consultent
leur compte par Minitel et Internet à 2 heures du matin, vous trouvez,
par agence, de lordre de 250 à 300 individus. Ca veut dire que
le consommateur que nous sommes exige des temps de réponse, des mises
à jour continuelles, ce qui stresse le travailleur que nous sommes et
le stresse volontairement. Cest ça qui nexistait pas avant.
Le stress est le même mais la densité est multipliée par nos réactions
soit de chef soit de consommateur.
Je
vous donne un dernier exemple de contradiction de la société de linformation.
On a beaucoup parlé de la gestion du temps en disant globalement "plus
cela va vite, plus on aura du temps libre". Vous savez que la première
contradiction cest : " plus on utilise des outils
rapides plus on manque de temps ". Ces technologies sont chronophages,
elles mangent du temps de réparation, dapprentissage, etc. Il
faut donc dabord apprendre à gérer la chronophagie.