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de la série Le temps des souris
"GROS CUBES ET PETITS CALIBRES"
Débat animé par Olivier LAS VERGNAS, directeur
de la Cité des métiers et Marie-Luce
KEREVER, Cité des métiers
Avec la participation de :
Pascal GRADT, PDG d'EUROFRUIT,
Yves LASFARGUE, directeur du CREFAC, auteur de "Technomordus/technoexclus"
aux
éditions L'Organisation,
Jean-Marc PRIGENT, DG de GROUPECO,
Jean-Claude RENNESSON, AFT-IFTIM, Prospective métiers
du transport.
Marie-Luce
KEREVER
LAFT est le plus gros organisme de formation du secteur des transports
: 1 700 salariés, 70 centres régionaux. Qui formez-vous
?
Jean-Claude
RENNESSON
Sous forme de boutade, cela va pour lessentiel du permis de conduire
un poids lourd au permis de conduire des entreprises, cest-à-dire
tous les niveaux de formation des employés, du chauffeur jusquau
patron. Sur les 1 700 personnes, 800 sont des moniteurs de permis de conduire
poids lourds. Il y a aussi des formateurs de conduite de chariots élévateurs
et une série de formations plus ou moins pointues. Des écoles
à bac + 4 forment les cadres du
transport.
Marie-Luce
KEREVER
Votre rôle est daccompagner le secteur du transport dans sa
modernisation et sur les nouvelles technologies.
Jean-Claude
RENNESSON
Exactement. Jai un titre trés ronflant : chargé de
mission transport intelligent ou intelligent transport systems.
Marie-Luce
KEREVER
Vous avez travaillé sur des transports européens et vous
êtes à la pointe de ce qui se fait dans les transports. Le
transport représente 228 000 chauffeurs routiers et 38 000 entreprises
dont les trois quarts au moins comptent 10 salariés. Vous avez
donc fort à faire. Régis Retacchi représente le président
de GROUPECO, empêché. GROUPECO est la société
avec laquelle le film a été tourné et à laquelle
appartient Elisabeth, la transporteur routier du film. Vous nêtes
pas un transporteur classique car vous êtes propriétaire
de peu de poids
lourds. Vous fonctionnez autrement. Vous êtes un affréteur.
Régis
RETACCHI
À ce jour, nous navons aucun véhicule en compte propre
mais une flotte de 150 véhicules appartenant soit à des
artisans louageurs , soit à de petites entreprises PME avec des
chauffeurs salariés, avec lesquels nous avons passé des
contrats de partenariat. Les bénéfices sont plutôt
investis dans la communication.
Marie-Luce
KEREVER
140 affrétés permanents et le reste en occasionnel. Votre
plate-forme logistique trés développée vous permet
dêtre réactif.
Régis
RETACCHI
Nous sommes présents en peu partout en Europe. Le siége
social se situe à Orléans et nous avons une agence à
Strasbourg, une à Milan, une à Bruxelles et une à
Moscou. Cela représente à peu prés 80 personnes salariées,
puisque le personnel roulant nest pas compris.
Marie-Luce
KEREVER
Vous avez été pionnier, en France, pour lachat de
matériels de communication embarqués. Vous avez été
aidé par des fonds européens pour réaliser ce projet.
Côté expert, Yves Lasfargue est directeur du Créfac.
Yves
LASFARGUE
Créfac signifie Centre détudes et de formation pour
laccompagnement des changements. La moitié de lactivité
est la reconversion de cadres demandeurs demploi donc beaucoup
aux nouvelles technologies et lautre moitié consiste
à former des employés ou des ouvriers dentreprise
salariés, au moment oô ils vivent de grands changements
: flux tendus, qualité, Internet
Marie-Luce
KEREVER
Vous êtes lauteur récent du livre Technomordus/technoexclus.
Pourquoi avez-vous choisi ce titre ?
Yves
LASFARGUE
Depuis quatre ou cinq ans, nous avons un discours " technologique
correct " en France, qui est un discours de " technomordus ",
spécialement parce que nous sommes de nouveaux convertis aux nouvelles
technologies et que si nous prolongeons ce discours sans léquilibrer
nous multiplierons les exclus des technologies. Ma recherche sintéresse
à éviter de multiplier les exclus, tout en diffusant les
technologies.
Projection du film Gros cubes et petits calibres
Olivier
LAS VERGNAS
Ce film correspond au produit que nous avions commandé dans le
cadre de lUniversité ouverte de la société
de linformation et des réseaux. La commande passée
est de nous montrer deux personnes qui voient, dans leur vie professionnelle,
leur métier transformé par linformatique et les réseaux.
Notre choix est un peu particulier. Dans le cas du conseil agricole, on
voit vraiment une personne dont le métier est transformé
par linformatique et
les réseaux. En réalité, dans le cas dElisabeth,
la chauffeur routier, cest plus le métier de laffréteur
qui est transformé. Mais il nous paraissait plus " parlant
" de le montrer au travers du personnage du chauffeur lui-même.
Marie-Luce
KEREVER
Régis Retacchi, quelles sont les contraintes dans lesquelles vous
opérez actuellement. Ce film correspond-il encore à la situation
actuelle ?
Régis
RETACCHI
Tout à fait. Les contraintes sont un peu dictées par la
grande distribution comme dans tout secteur dactivité. Elles
sont toujours de flux tendus, de livraison avant même davoir
chargé. Mais elles sont toujours liées au respect de la
législation dans le domaine du transport, de plus en plus pesante
et présente. À cela sajoute la difficulté de
mettre en place les 35 heures vis-à-vis du personnel roulant.
Marie-Luce
KEREVER
Monsieur Renneson, quel est votre avis ? Pouvez-vous nous expliquer les
nouveaux outils de la communication embarquée ?
Jean-Claude
RENNESSON
Le film ne montre quun outil de communication embarqué mais
pas un véritable ordinateur de bord. Alors que cest la grande
mutation, y compris pour le conducteur. Lordinateur de bord commence
à se répandre ; il est beaucoup plus façonnant et
provoque des mutations plus importantes. Ceci étant, sans ce type
doutil, la réduction du temps de travail pour un conducteur
routier nest pas envisageable. Même sans ce type doutil,
on ne trouvera plus de conducteurs routiers. À lheure actuelle,
en France, il manque 8 000 conducteurs routiers. Ce métier fait
le plein en période de crise, en période difficile. Mais
dés que les choses vont mieux tant mieux pour léconomie
générale , ce métier, pas trés valorisant
attire peu, comme le dit Elisabeth. Le rôle de lAFT est dessayer
de le revaloriser en changeant son look, la façon de travailler.
Linformatisation et la télématique y seront pour beaucoup.
Marie-Luce
KEREVER
Pascal Gradt, pouvez-vous nous éclairer sur les raisons qui vous
ont amené à inventer ce service de surveillance des vergers
et nous donner le contexte du marché de la pomme qui est apparemment
trés tendu ?
Pascal
GRADT
Au départ, jétais conseiller technique dans une structure
coopérativefruitiére. Comme je venais dun monde un
peu plus industriel, de par mes débuts, jai tout de suite
vu que des choses étaient à faire si on mettait des moyens
en commun au niveau de différentes structures. Linformation,
surtout, était renotée chaque année, et nétait
pas mémorisée. Le producteur engrangeait une information.
Comme le dit bien lun des producteurs, une personne peut faire au
maximum une quarantaine dexpériences dans sa vie pour emmagasiner
une expérience. Il nest pas évident darriver
à transmettre quarante ans dexpérience sur deux ou
trois années pour installer un jeune agriculteur. Il faut donc
cumuler cette information et surtout la mémoriser pour quelle
soit disponible et transmettre le métier à la prochaine
génération.
Aujourdhui, on produit grosso modo 42 millions de tonnes de pommes
sur la planéte. Dans cinq ans, on en produira 68. La progression
du chiffre est donc environ de 35 % à 40 %, voire plus. Sachant
que dici cinq ans, la population de la planéte ne va pas
augmenter de 35 % à 40 % ; elle va augmenter de 10 % à 15
%. Une partie va pouvoir être absorbée par laugmentation
de la population, mais pour lautre partie, il faudra bien arriver
à avoir des gains de productivité au niveau de lagriculture.
Au niveau de notre entreprise, nous sommes en train de voir si le marché
nest pas seulement dans la pomme et dans la poire, mais un marché
agriculture en général. Toute lagriculture qui utilise
aujourdhui encore beaucoup de main doeuvre a encore des gains
de
productivité à faire. Cela nous a obligés à
repenser la stratégie de lentreprise pour sadapter
à nimporte quelle culture dune façon générale
et pas seulement à larboriculture.
Yves
LASFARGUE
Ce film est trés bon parce quil évite les simplismes.
Quatre choses mont paru importantes. La premiére est que
nous sommes réunis ce soir sous le titre " nouvelles
technologies " et ce que nous avons vu est relativement peu
de technologie et beaucoup dautres chose. Le côté technologie
était le plus spectaculaire, mais les métiers étaient
changés par les contraintes commerciales, par le flux tendu, par
un certain nombre de choses qui navaient rien à voir avec
les technologies. Cest important à se rappeler pour chacun
des métiers. À la fois, on dit que les technologies changent
les métiers, et elles ne sont quun des facteurs de changement
des métiers. Beaucoup dautres choses interviennent qui sont
souvent moins spectaculaires mais beaucoup plus importantes.
Deuxiéme point : on dit que les métiers changent mais, à
loeil, la conductrice de camion continuait de conduire un camion
; lagriculteur continuait dêtre agriculteur. La partie
technologie ne change que la partie informationnelle du travail. Toute
la partie physique reste. Il faut continuer à conduire un camion,
avec le plaisir ou le non-plaisir de la conduite. Il faut continuer à
cultiver. Je le souligne parce que lon a un peu tendance à
dire que le traitement de linformation remplace tout et que la société
de linformation prend la place
de lautre. Non. Il reste une société physique réelle,
avec de la fatigue, des gens qui tournent un volant, dautres qui
continuent de cultiver. La cohabitation société de linformation-
société concréte-société industrielle
est permanente.
Le troisiéme point a été dit plusieurs fois par les
deux : la densité de travail semble augmenter du fait même
des flux tendus, de la contrainte commerciale. Le travail est facilité
quelque part, mais à la fois, il y a une plus grande densité.
3 sur 14
Le quatriéme
point, surtout visible chez Elisabeth mais aussi chez Yves, est que tout
ce que nous faisons est vu. Les nouvelles technologies font que tout est
transparent. Quand on est patron de sa boîte comme Elisabeth, ce
nest pas trés gênant ; on gére cette transparence.
Cest peut-être plus difficile quand on est dans des situations
de salariat. Par ailleurs, tout lintérêt de cette transparence
est dêtre vu, de ne jamais être totalement isolé.
Toute la difficulté de gérer cette transparence est dêtre
vu en permanence. Oô que soit Elisabeth, on le savait. Cest
une sécurité mais aussi une difficulté. La gestion
de la densité de la transparence fera que certains prendront un
grand plaisir dans ce type dévolution des métiers,
et dautres vont se trouver exclus parce quils ne supporteront
ni cette densité nouvelle ni cette transparence.
Question
Une réflexion : on nous parle sans cesse du traitement de linformation,
des nouvelles technologies et du hi-tech. Je vois que cest simplement
une capacité à faire véritablement son métier
: le conducteur de camion conduit ; le paysan traite et soccupe
de ses arbres.
Une des difficulté rencontrée dans beaucoup dentreprises
est que, pour X raisons toujours trés bonnes, on fait le métier
du voisin. En particulier dans les administrations actuelles et dans les
entreprises puisque nous avons parlé des start up ,
on devrait plutôt apprendre à faire tout simplement son métier.
Mais je ne veux donner de leçons à personne, cest
juste une réflexion.
Olivier
LAS VERGNAS
Si je veux traduire la réflexion en question : avez-vous limpression
que ces technologies permettent de se recentrer sur le coeur de son métier
? Je fais le lien avec le point de vue de lAFT : heureusement quil
y a ces technologies, sinon, il ny aurait plus de chauffeurs.
Jean-Claude
RENNESSON
Je vais faire un peu de provocation, puisque la majorité de la
salle est féminine. Nous avons une conductrice routiére.
Elle naurait certainement pas pu conduire un camion de la technologie
dil y a vingt ans. Le superbe VOLVO quElisabeth avait entre
les mains se tourne presque dun doigt. Elle a immédiatement
parlé danti-stress dés la premiére phrase.
Une femme conductrice routiére est beaucoup plus soucieuse. Pourvu
quil y en ait beaucoup plus quà lheure actuelle
! Je vais être méchant avec les conducteurs routiers ; ils
conduisent trés bien. Mais chacun sait que les femmes provoquent
beaucoup moins daccidents de la route que les hommes. Ces nouvelles
technologies de communication sécurisent énormément.
Depuis dix ans, elles sont implantées dans les camions. Cela fait
donc déjà dix ans que nous avons
monté la premiére expérimentation de communication
par satellite. Il y a quelques réactions de rejet, mais elles sont
trés rares. Ces systémes apportent beaucoup de sécurité.
Comme elle le disait : " Tout le monde sait oô je suis. "
Cest une vision peut-être plus féminine que masculine
: " Je suis tranquille ; on sait oô je suis ; on peut me joindre
à tout moment. " Cela va peut-être attirer plus de femmes
vers ce métier quil ny en a à lheure actuelle.
Cest un
peu une provocation pour parler plus sérieusement de ce théme
qui nest pas anodin.
Concernant la technologie au coeur du métier, quand nous avons
préparé ce débat, la question était : est-ce
que les nouvelles technologies vont robotiser les conducteurs ou, au contraire,
leur donner plus dautonomie ? Depuis dix ans que nous introduisons
ces technologies et que nous préparons le futur, nous sommes arrivés
à identifier une alternative en fonction de la taille de lentreprise.
Pour le tout petit transporteur auquel vous avez souvent affaire, son
camion est déjà son lieu de vie, son bureau ambulant rempli
de papiers.
Cest une occasion à saisir pour ceux qui vont encore choisir
ce métier pour le côté " liberté dentreprendre
" quil représente, et pour avoir un bureau mobile. Dans
la mesure oô les grandes entreprises, quelles quelles soient,
ont toujours besoin de repousser les aléas et les tensions vers
le maillon le plus faible le transport est souvent le maillon le
plus faible de la chaîne économique , un systéme
économique tel que le nôtre a besoin dune grande
souplesse de la logistique. Tous ces petits artisans ce nest
pas un hasard si 85 % des entreprises ont moins de cinq salariés,
non seulement en France mais dans les pays développés européens
ou aux Etats-Unis offrent une grande souplesse à léconomie.
Ceux qui voudront continuer à être petit patron, auront,
dici cinq à dix ans, leur bureau mobile relié par
Internet depuis le camion et ils permettront à léconomie
de mieux tourner. Leur vie sera complétement bouleversée
par ce concept de bureau mobile et dInternet à bord du 4
sur 14camion. Franchement, Internet à bord du camion ! Il
y a dix ans, quand jai commencé à équiper les
véhicules avec des communications par satellite, on me prenait
pour un fou. Maintenant, Internet dans un camion, cest pour demain.
Il y a déjà des expérimentations.
Lautre branche de lalternative, cest le conducteur salarié
dune trés grande entreprise de transports qui, lui, va être,
non pas robotisé, mais télécommandé par sa
salle dexploitation. Ceci étant, avec une correction
heureusement , cest que tous ceux qui ont mis sur pied ce
genre de systéme découvrent que le conducteur sauf
sil se moque de ce quil fait ; il en existe profite
souvent de ce genre de systéme pour donner son point de vue et
pour
faire remonter de linformation. Il comprend que de nouvelles relations
sétablissent avec des personnels dexploitation à
travers ces outils et quen fait, il fait plus corps avec lentreprise.
Entre nous, nous disons que ces nouvelles technologies permettent de régler
le probléme intrinséque du camion depuis toujours : cest
un outil de production mobile. Un tour, une fraiseuse ne bougent pas ;
louvrier est collé derriére. Là, un outil de
production se balade à travers lEurope. Pendant des années,
on ne savait pas ce quil faisait ; on ne pouvait pas trop le joindre.
Maintenant, cet outil de production est repris en main par lentreprise
et sil y a un bon esprit, une certaine connivence, un nouveau climat
de travail peut se réinstaller
entre le conducteur et lexploitant. On pourrait gloser sur le double
sens que pourrait avoir ce mot mais ce nest pas le moment de faire
du mauvais esprit.
Olivier
LAS VERGNAS
Pour continuer avec cette question de savoir si les nouvelles technologies
recentrent sur le coeur du métier, Yves Lasfargue disait que lagriculteur
continue à être agriculteur. Nempêche que lexpertise
est dans la tête dEUROFRUIT. Est-ce que le métier dagriculteur
est juste de prendre le sécateur et de tailler, ou est-ce aussi
de décider ce quil fait de ses pommes ? Le métier
est bien coupé en deux et une partie est partie chez le conseiller.
Pascal
GRADT
En fait, ce nest pas lui mais le marché qui décide
ce quil va faire de ses pommes. Et le marché aujourdhui,
cest le marché de gros qui dicte ses propres lois, ou le
marché de la grande surface qui demande une pomme de 70 mm à
85 mm. Si elle est trop grosse, elle est trop grosse ; si elle est trop
petite, elle est trop petite ; elle nest pas vendable.
Nous laidons à mettre en place une méthodologie. Nous
travaillons avec le sol et le climat qui sont différents dune
région à lautre ; en outre, le végétal
réagit différemment dune variété à
lautre. Un agriculteur qui a une à quatre situations de sol,
dune année sur lautre, a dautres situations climatiques.
Il peut comparer dune année sur lautre. Mais le marché
évolue tellement vite quil na plus les moyens de comparer
toutes ces différences climatiques. Il va mettre dix à quinze
ans avant de pouvoir coller au marché. Je ne sais pas
quelle industrie aujourdhui peut se permettre quinze années
de production avant de pouvoir être sûre quelle pourra
vendre ce quelle produit. Comme il ne peut pas faire cela, lagriculteur
est bien obligé de se regrouper au niveau de linformation,
donc de cumuler ou daccumuler de lexpérience. Les techniciens
qui sont sur le terrain, suivent grosso modo entre 25 et 50 exploitations.
En une année, ils peuvent donc accumuler au moins entre quinze
et vingt expériences. En une année, en tant que technicien,
il a accumulé à peu prés une quinzaine à une
vingtaine dannées. Au bout de deux ou trois ans, il a accumulé
plus dexpérience que le producteur qui produit toute sa vie.
Il va donc pouvoir lui apporter beaucoup plus.
Dans le fond, les nouvelles technologies, cest plutôt linformatique.
Bien sûr, il y a les capteurs et de nombreuses choses, mais, quelque
part, cest grâce à linformatique que de tels
calculs et de telles bases de données peuvent être envisagés.
Sinon, cest ingérable. Au départ, nous avions fait
des cahiers de culture par les classeurs, cest dailleurs ce
que montre encore le film. Nous les avions faits relativement pédagogiques
pour quen arrivant sur lexploitation, le technicien puisse,
dun seul coup doeil, critiquer le travail réalisé,
et
en sortir lessentiel. Mais aujourdhui, avec les nouveaux moyens,
on est capable, au jour le jour, de lui lancer un tableau de bord sur
son exploitation et de lui donner des indications pour orienter son travail.
À lui de décider derriére ; cest toujours lui
qui décide. Mais nous lui indiquons les risques quil prend
et, éventuellement, les choses quil ne doit pas oublier.
Elles viennent automatiquement ; ce ne sont pas des choses sorties de
notre tête. Elles viennent par son expérience. Car il ne
faut pas oublier que cest quand même lui qui a lexpérience
du terrain. Tout ce que fait le technicien, cest de transmettre
linformation à 5 sur 14la base de données. Aprés,
il analyse.
Dune exploitation sur lautre ou dans un groupe dexploitations,
il y a des choses qui se sentent mais tout ne se sent pas toujours. On
le sent bien à partir du moment oô cela dépasse 15
% à 20 %. Mais quand on veut faire des gains de productivité
de 5 % à 15 % sur certaines choses, loeil ne peut pas le
voir. Par exemple, nous avons travaillé léclaircissage
chimique qui fait tomber un certain nombre de pommes pour assurer une
année et lannée suivante aussi en homogénéisant
la production. En effet, larbre produit fortement une
année et faiblement la suivante. Malheureusement, le marché
ne veut pas ce type de pommes parce quune fois, elle est trop petite,
une fois, elle est trop grosse. La grande surface ne fait que révéler
ce que le consommateur achéte. Il achéte une pomme de 70
mm parce que cest une belle pomme. Je ne suis pas en train de défendre
la grande distribution mais, en fait, le probléme est trés
simple. La grande distribution aligne un certain nombre de calibres. Elle
multiplie ceux qui sont vendus parce que cela va faire un chiffre daffaires
au linéaire de tant et tant. Le calibre qui se vend mal ou trés
peu sera retiré et elle dira quelle nen veut plus au
producteur. Celui-ci est bien obligé de se plier à ce que
lui dit la grande distribution.
Marie-Luce
KEREVER
Il est évident que, maintenant, pour être agriculteur, il
ne suffit plus daimer les arbres. Quelles compétences restent
à ce producteur qui est complétement lié à
la taille des pommes ?
Pascal
GRADT
Il a tout le travail que fait un agriculteur, cest-à-dire
le traitement, le suivi, lobservation des arbres pour déclencher
ou non un traitement. Les grandes firmes phytosanitaires sont venues sur
les vergers ou sur les cultures et ont dit : " Nous avons des produits
miracle ; il faut traiter tant et tant de fois dans lannée
et vous naurez plus de problémes. " Et cela a marché.
Aujourdhui, avec les problémes de sécurité
alimentaire, on veut de moins en moins de résidus sur les fruits.
Donc on ne traite plus que quand il y a de réels problémes
économiquement et que lagriculteur risque de perdre une partie
15 % à 20 % de sa récolte. On ne fait plus
de traitements simplement pour se sécuriser. Le gros probléme
dans lagriculture spécialisée, cest que, malheureusement,
un traitement ne coûte pas cher. Un traitement phytosanitaire sur
une exploitation revient de 200 francs à 300 francs lhectare,
plus lapplication. Sachant quon joue avec des chiffres daffaires
à lhectare compris entre
80 000 francs et 100 000 francs, voire plus, personne na envie de
prendre un risque de 200 francs pour sauver 80 000 francs de chiffre daffaires.
Le producteur est dans cette situation. Il a tendance à ne pas
prendre de risque. Maintenant, il doit tenir compte des contraintes extérieures
et des consommateurs, via les grandes surfaces, qui veulent de moins en
moins de traitement. La grande distribution a mis en place des cahiers
des charges
qui limitent complétement la partie traitement. Carrefour a commencé
et dautres suivent.
Pour limiter les traitements, il faut être précis et ne pas
engager le risque du producteur non plus, afin quil ne dépose
pas son bilan à la fin de lannée .
Question
Jétais un peu effrayée parce que je voyais tous ces
pommiers alignés, mesurés, etc. Je voyais aussi des linéaires
de pommes toutes semblables. Par ailleurs, on voit bien quand même
quil y a résurgence dun certain nombre de demandes
pour des produits moins calibrés, homogénéisés.
On voit apparaître des demandes dans un certain nombre de marchés
biologiques ou autres. Peut-être, à vouloir tout mesurer,
arrive-t-on, à un moment, à faire disparaître lobjet
pour lequel on a dépensé tant de soins et tant dénergie.
Ma question porte plutôt sur le transport. Vous dites que lon
voit que la personne conduit toujours. Il me semble avoir un peu vu ce
que vous avez évoqué vous-même en disant que cette
femme fait ce métier de conducteur quelle naurait pas
pu faire il y a vingt ans. Un certain nombre de technologies transforment
la conduite elle-même. Ceci permet peut-être à des
femmes dentrer dans des métiers parfois désertés
par les hommes, ou à dautres
personnes qui ne sont pas homogénéisées comme les
pommes, laccés à un certain nombre dautres métiers.
Je voulais savoir si des choses étaient encore prévisibles
dans le domaine de lévolution du métier " conduite
".
Je nai pas trés bien compris ce que vous vouliez dire quand
vous avez dit que, sans ces nouvelles technologies, les conducteurs routiers
disparaîtraient. Est-ce que les conditions de travail sont devenues
si rudes ?
Jean-Claude
RENNESSON
Non. Vous avez suivi les événements généraux
dans la presse : mouvements sociaux du petit patronat des transports contre
les 35 heures ; mouvements sociaux à répétition ces
derniéres années des conducteurs qui ne veulent plus travailler
60 heures par semaine. 60 heures par semaine, dans le transport routier,
cest encore banal. Heureusement, ce nest pas 60 heures de
conduite, quoique, de temps, en temps, on le voit, à cause dun
accident grave
Ceci étant, cest un métier dur. Autrefois, faire un
métier dur, que ce soit mineur ou conducteur routier, était
socialement valorisant. La sueur au travail donne maintenant une vision
plutôt négative. Cest toute la remise en cause des
valeurs fondamentales de notre société. Je comprends les
conducteurs routiers de ne plus vouloir travailler 60 heures par semaine.
Contrairement aux pa
je me suis fait déjà huer
dans des assemblées professionnelles, de toute façon, jy
vais !
Le métier de routier va complétement changer. Le couple
indissociable " le conducteur et son camion " qui trimait pendant
des heures, cest fini. Pour travailler 35 heures, il va falloir
casser le couple camion-conducteur. Le camion va devenir un outil comme
un autre ; il passera de mains en mains. Il sera utilisé 5 heures
par Pierre, 5 heures par Elisabeth, etc., sans parler de la dissociation
entre le tracteur et la remorque qui est acquise depuis trés
longtemps.
Nous avons évoqué le pire avec Madame Kerever : plus de
conducteurs du tout, des camions complétement automatiques mis
en convoi. Vous me direz que cela existe déjà et sappelle
un train. On lenvisage aussi sur autoroute ; cest pour bientôt.
Les trains sur autoroute peuvent se faire et se défaire à
chaque carrefour
Au pire, dans vingt ans, il ny aura plus
de conducteurs du tout. En attendant, on en a encore besoin. Pour attirer
des personnes qui puissent, aprés la conduite, rentrer chez elles
le soir, comme tout un chacun ou presque, un second conducteur prend le
relais un peu plus loin, puis un troisiéme, pour aller jusquà
Moscou, par exemple. Pour le moment combien avez-vous déquipages
pour faire France-Moscou ?
Régis
RETACCHI
Nous le faisons avec un seul équipage parce que nous restons dans
des conditions traditionnelles du monde du transport. En revanche, sur
des distances un peu plus courtes, par exemple entre la France et le Bénélux,
nous procédons à 9 heures de conduite par chauffeur, sur
une période de 24 heures ce qui est autorisé
avec des relais de deux fois un chauffeur : un part le matin et livre
et recharge le soir, et un autre monte dans son camion. Ce que les chauffeurs
acceptent mal, cest que le camion ne soit plus leur propriété
mais un outil de travail. On a du mal à faire rentrer cela dans
la profession.
Le service militaire donnait le permis trés facilement à
beaucoup de personnes qui nétaient pas trés qualifiées
dans dautres domaines. Avec larrivée du service militaire
professionnel, le permis poids lourd sera moins distribué et nous
aurons davantage besoin de créer un vivier ou tout au moins une
serre de chauffeurs internes à la société ou de faire
appel à des sociétés comme lAFT.
Intervention
Je voudrais répondre à madame qui sinterrogeait sur
la production de pommes par informatique. Nous ne ferons jamais des pommes
ni du vin par informatique. Le côté humain est encore trés
important. Mais ce qui est intéressant, comme le dit Pascal Gradt,
cest que cela permet daméliorer la productivité,
le côté sécurité alimentaire. Cela permet de
rassembler des données sur de nombreuse années et déviter
de faire les mêmes erreurs.
Jean-Claude
RENNESSON
Cela peut permettre aux gens qui en ont envie, de relancer des variétés
de pommes quon a, comme la Madeleine de Proust, sur la langue et
que lon ne trouve plus en rayonnages, dans la mesure oô il
y aura une demande solvable pour cela. Pour le moment, cest beaucoup
plus cher. Rien nempêche de faire des séries courtes,
comme pour les autres références comme on le dit
dans les grandes surfaces. Elles se vendront évidemment un peu
plus cher, mais elles pourront peut-être permettre comme
on ressuscite les roses anciennes chez les horticulteurs de maintenir
sur le marché, puisquil y a une demande pour cela, des fruits
un peu plus goûteux que certaines golden que lon trouve massivement
sur les étals.
Olivier
LAS VERGNAS
La question cest : est-ce que la transformation de la grande distribution,
avec la commande par Internet et tout ce que nous disons sur les besoins
du client, va aller plus vite que la transformation de lagriculture
imposée par les grandes surfaces classiques ? Deux systémes
évoluent trés vite. Lun ne va-t-il pas rattraper lautre
? Si les sites Internet sur lesquels on pourra commander des pommes comme
on veut vont plus vite, la grande distribution sera doublée dans
le virage.
Jean-Claude
RENNESSON
Tant quil y aura des José Bové, il y aura de lespoir.
Marie-Luce
KEREVER
Nous avons une vision trés optimiste : cela augmente la productivité,
dêtre plus concurrentiel. Il y a aussi lergo stressi
, le fait que les rythmes sont beaucoup plus importants, notamment dans
le transport. Monsieur Lasfargue, nêtes-vous pas sensible
à cette notion ? La perte de convivialité parce que, dune
certaine maniére, Elisabeth ne pourra plus se faire dépanner
parce que les autres chauffeurs sont trop pressés et nauront
pas le temps de sarrêter si elle est en panne. Ils auront
peut-être aussi moins de temps pour aller déjeuner dans lendroit
réservé aux chauffeurs routiers. Pouvez-vous nous parler
de cet ergo stressi que vous avez étudié ?
Yves
LASFARGUE
Je crois quil faut, de toute maniére, se méfier de
toute nostalgie parce que ce nétait jamais trés bien
avant. Quand on change quelque chose, on a toujours tendance à
dire que lâge dor, cétait avant, notamment
sur le plan de la convivialité.
Deux choses. Dabord, par rapport à la qualification et à
la compétence du producteur de pommes. Dautres exemples,
depuis une vingtaine dannées, montrent bien le non-déterminisme
de la technologie. On peut aussi bien avoir ce producteur de pommes qui
perd toute qualification et le même qui, grâce à ces
systémes, acquiert toute un qualification quil navait
pas. Un exemple que jai vécu en chimie : il y a une vingtaine
dannées, des systémes experts de dépannage
avaient pour but daider les ouvriers à trouver les causes
des pannes. La premiére idée était de dire que toute
lexpertise de dépannage
allait se trouver dans le systéme expert. Nous nous sommes aperçus
trés rapidement que, dans certaines entreprises, les ouvriers nacquéraient
pas lexpertise de dépannage et le systéme expert faisait
tout, et dans beaucoup dautres, plus nombreuses, le systéme
expert nétant jamais trés parfait, les ouvriers acquéraient,
grâce au logiciel, toute une qualification quils navaient
pas avant, en particulier la qualification dobservation, liée
à la saisie, et toute la qualification de décision. Ils
se rendaient compte, par exemple, que
deux logiciels donnaient des résultats différents. Du coup,
cela permettait de réfléchir : quest-ce qui fait que
je prends telle ou telle décision ? Cest bien cela, le non-déterminisme
de la technologie. Cest pourquoi on trouve des optimistes qui pensent
que la technologie va permettre de tout résoudre, et dautres
qui sont plus pessimistes. La technologie permet les deux parce quil
ny a pas de déterminisme. Lun des problémes
est dagir métier par métier
pour que le métier garde sa compétence.
Deuxiéme point : le film na dintérêt que
si lon échappe un peu à ce type de métier en
se demandant si ce que lon a vu est un peu vrai pour tous les autres
métiers. Ce que nous avons vu est complétement vrai pour
dautres métiers, notamment au niveau de ce que jai
appelé lergo stressi . Cette notion consiste à mesurer
le travail, dabord par le temps 35 heures, 40 heures. Avec
ces nouvelles organisations et ces nouvelles technologies, il faut
inventer dautres mesures du travail qui tiennent notamment compte
de la densité de travail. Lergo stressie, est essayer de
tenir compte à la fois de la fatigue physique on a vu que
celle-ci a tendance à diminuer dans les deux métiers en
raison de lautomatisation et de la fatigue mentale
on a vu que, dans les deux cas, celle-ci augmentait. Globalement, la fatigue
physique baisse, même si ce nest pas toujours vrai ; Quand
on est cadre, on sait bien que la fatigue physique ne baisse pas actuellement.
On porte des portables et plus on porte des portables, plus on devient
des cadres-baudets. À certains endroits, la fatigue physique diminue,
à dautres, elle a tendance àaugmenter. En revanche,
la fatigue mentale augmente, avec le fait de travailler sur des terminaux
abstraits, de regarder des courbes, de travailler sur des tableurs, etc.
On pourrait trouver cela bien parce que cest plutôt de la
qualification ou pas bien parce que ça bouge toute la vie des gens
Troisiéme grande chose qui augmente : le stress. Il nest
pas directement lié aux technologies mais beaucoup plus aux contraintes
à la fois commerciales et
organisationnelles, et notamment aux contraintes de temps.
Quatriéme chose que lon na pas trop vue là mais
que lon voit dans dautres métiers : la notion de plaisir.
Une partie de ces technologies provoque du plaisir, notamment toute linteractivité.
On mesurera de plus en plus le temps, puisque le probléme est quil
en reste pour pouvoir faire autre chose que la vie professionnelle. Mais
on inventera probablement dautres unités de mesure du temps
dont lergo stressi, cest-à-dire cette combinaison de
la fatigue physique, de la fatigue mentale, du stress et du plaisir. Cest
en regardant lévolution de lergo stressi que lon
regardera, métier par métier, sil est plutôt
mieux aprés ou plutôt mieux avant. Ceci dit, le niveau dergo
stressi que chacun peut supporter est trés différent dun
individu à lautre.
Question
On voit effectivement que tout le monde veut gagner quelque chose, du
temps, de largent.
Il faut aussi savoir que tout ce que vous mettez en oeuvre coûte.
On a souvent tendance à oublier les coûts que lon a
induits par rapport à ce que lon va gagner, et sur quoi on
va gagner. Que quelquun ne travaille que 35 heures représente-t-il
un gain chiffrable ? Quun camion tourne pendant 24 heures représente-t-il
un gain ? Sûrement, pour lentreprise. Et par rapport aux salariés
?
Avez-vous déjà des idées sur les réponses
dans vos trois activités ?
Jean-Claude
RENNESSON
Nous devons avoir même plus que des idées, puisque nous avons
été obligés de développer un logiciel de calcul
de retour sur investissement de ce type doutils que nous avons appliqué
chez GROUPECO quand nous avons débuté lexpérimentation.
Un transporteur routier ninvestira dans ces technologies que sil
y trouve son compte.
Le conflit actuel des 35 heures payées 40 durcit ce type de calculs.
Le probléme économique damortissement de ce type doutils
se déplace. Une trés grande entreprise, en provoquant des
rotations plus nombreuses, etc., peut absorber assez rapidement ce phénoméne
de réduction du temps de travail. Elle doit trouver de nouveaux
gisements de productivité pour éponger le surcoût
des 35 heures. Un artisan qui a seulement quatre ou cinq camions aura
plus de difficultés à répartir 35 heures sur cinq
conducteurs. La réduction du nombre des artisans dans tous les
secteurs est une tendance lourde de léconomie en général.
Pour le transport routier, il y a des solutions. Par le plus grand des
hasards, GROUPECO en est une illustration. Des structures comme la nôtre
qui affrétent des petits leur permet de ce fait de rester sur le
marché.
Je vais laisser prudemment la parole à mon voisin pour savoir comment
GROUPECO se préoccupe de faire en sorte que les " routés
", comme vous les appelez, cest-à-dire vos affrétés
permanents, puissent ne travailler que 35 heures.
Régis
RETACCHI
GROUPECO gére environ 500 chargements par jour avec un parc de
véhicules de 150 camions, ce qui représente à peu
prés les deux tiers de lexploitation des 500 chargements
par jour. Nous utilisons aussi, mais dune façon un peu différente,
un peu plus " spot ", laffrétement de transporteurs
qui ne sont pas référencés chez nous en tant que
partenaires mais plutôt comme fournisseurs occasionnels dont les
qualités et les coûts ont été testés
au préalable.
LEuteltrucks va nous permettre de rentabiliser dautant plus
nos véhicules, puisque nous rémunérons les routés,
les transporteurs sous contrat à lannée, au kilométre.
Sur une relation donnée, nous leur donnons un franc kilométrique
qui sera aussi bien valable si le déplacement du véhicule
se fait à charge ou à vide. Loutil Euteltrucks nous
permet de rentabiliser au mieux ces véhicules pour retrouver une
rentabilité au sein de la société. Nos quatre services
se partagent lutilisation des véhicules : les frigorifiques,
les camions-remorques, etc. Ensuite, nous absorbons les différences
de flux de la part de notre clientéle, avec les moyens dédiés
chez nous, et lutilisation de transporteurs occasionnels affrétés.
Lutilisation de loutil Euteltrucks nous permet également
daccéder à une meilleure rentabilité, puisque
nous avons plus rapidement linformation concernant le remplissage
du véhicule, ce qui nous permet de retrouver un petit lot supplémentaire,
de nous accroître, de nous donner une rentabilité un peu
plus accrue.
Lorganisation des 35 heures reste encore assez éloignée
pour nous, puisque les chauffeurs, comme je vous lai dit, ont déjà
du mal à laccepter dans la façon dont ils vont travailler,
car ils nauront plus un véhicule attitré. Nous allons
être obligés de procéder à des relais. La mentalité
des chauffeurs doit changer avant même de pouvoir mettre en place
ces 35 heures.
Jean-Claude
RENNESSON
Ceux qui demandent 35 heures et ceux qui veulent les faire ne sont pas
toujours les mêmes.
Régis
RETACCHI
Il est vrai que la majorité des chauffeurs salariés voudrait
conserver le travail des 35 heures, tout en restant le seul maître
du véhicule, et ne veut pas accepter les contraintes extérieures
à cette mise en place dorganisation du transport. De plus,
un chauffeur qui va travailler 35 heures, va passer plus de la moitié
du temps à attendre dans son véhicule pour respecter la
législation si, effectivement, on lui attribue un véhicule,
puisquil ne voudra pas non plus diminuer son salaire ou accepter
une semaine un peu plus courte que cinq jours.
Pascal
GRADT
Les 35 heures ne sont pas tellement notre souci pour linstant, puisque
cela fait deux ans que nous sommes à 32 heures ; ce serait plutôt
de remonter. Nous étions passés aux lois Robien, il y a
deux ans. Pourquoi ? Le technicien qui va chez le producteur, fait des
missions de terrain de 2 heures ou de 4 heures. Il est tellement sollicité
toute la journée par les différents producteurs, quau
bout de quatre ou cinq jours, il arrive à saturation. Le dernier
jour, il na plus la présence desprit de faire attention
à certains petits détails. Nous avons préféré
annualiser les horaires pour passer à une moyenne de 32 heures.
Il a des périodes fortes, comme en ce moment, puisque cest
la période déclaircissage, celle oô tous les
insectes et les maladies arrivent. La présence sur le terrain doit
donc être trés forte. Aprés la récolte, juste
avant la taille, il y a un peu moins de travail à faire dans les
vergers. De toute façon, le producteur sait ce quil a à
faire pendant la récolte et il na pas besoin de
conseiller à ce moment-là pour lui dire quelle pomme mettre
dans quelle caisse ; il sait parfaitement le faire. À cette époque
là, il ne recherche personne.
Aprés deux ans dexpérience, nous nous rendons compte
que le fait dêtre passé à 32 heures gréve
fortement la rentabilité de la structure. Ce nétait
pas ingérable. Mais avec les gains de productivité que les
producteurs et les structures qui font appel à nous vont devoir
faire, à un moment ou à un autre, il va peut-être
falloir remonter à 35 heures, parce que nous narrivons pas
à faire.
Question
Imaginons
que dix producteurs se mettent à votre méthode et arrivent
à faire la même quantité. Les prix vont chuter ; il
y aura des surplus et personne ne saura plus que faire de ces pommes,
si tout le monde sait les faire aussi bien. Cest lautre aspect
de la rentabilité économique.
Pascal
GRADT
Tout à fait. Quand je parle de productivité, je ne parle
pas uniquement de produire plus. Ce nest pas ce qui nous intéresse
mais, sur 100 % de production, den commercialiser 95 %.
Aujourdhui, nous arrivons dans des structures qui produisent 100
% mais ne parviennent à commercialiser que 30 % de leur récolte
dans les bons créneaux commerciaux. Là se posent vraiment
de gros problémes. Ce sont des problémes qualitatifs et
pas de quantité. Beaucoup de structures nont jamais produit
1 kilo de plus. Seulement, sur la même quantité, nous leur
avons fait commercialiser 80 % à 85 %, voire 90 %, au lieu de 30
% à 50 %. Cest cela qui est important pour lagriculteur.
Vous dites quil y aura surproduction demain. Malheureusement, en
Europe, même si on arrache comme on arrache normalement, la montée
en production du reste du monde va faire que, de toute façon, que
lon fasse ou pas, il y aura surproduction. En France, les productions
de pommes tournent autour de 40 à 60 tonnes à lhectare.
Les pays comme la Roumanie et la Chine tournent à 7 à 8
tonnes à lhectare. Sils ne font pas appel à
nous, ils feront appel à dautres conseillers techniques.
Et, de toute façon, que ce soit nous ou quelquun dautre,
ils augmenteront la rentabilité de leur structure sans même
replanter de nouveaux pommiers. Même sils ne font que doubler,
il faut savoir que la Chine produit une vingtaine de millions de tonnes
sur les 40
Elle peut produire beaucoup plus. La Roumanie et les
nouveaux pays de lEst ont exactement le même probléme.
Ce nest pas la surface qui fera quils auront plus de pommes.
Dans les pays développés de lEurope, la France et
lItalie sont les deux pays précurseurs pour la rentabilité
dans le domaine de la pomme. La France est le premier exportateur mondial
de pommes. Lexportation fait que lon recherche la rentabilité.
De toute façon, on ne fera pas produire 50 ou 100 tonnes de plus
par hectare. Cest hors de question ; il y a trop dincidences
qualitatives à faire produire plus. Lintérêt
nest donc pas de produire plus mais de produire une meilleure qualité
avec un produit que lon connaît et que lon peut
tracer du début à la fin pour savoir ce qui a été
fait dessus.
Marie-Luce
KEREVER
On se pose trés peu le probléme de laccompagnement
du changement. Va-t-il tellement vite que lon na pas le temps
de laccompagner ? Ou existe-t-il des moyens pour que les gens prennent
en charge leur évolution de compétences de façon
un peu plus précise ? Yves Lasfargue est plutôt un spécialiste
de méthodes dans ce domaine.
Yves
LASFARGUE
Cest la limite dun film de 20 minutes qui ne montre que deux
exemples. La notion daccompagnement des changements ne se fait pas
sur un individu mais un groupe dindividus.
Les principes daccompagnement des changements, cest dabord
de bien voir les évolutions de compétences et de métiers.
De toutes celles-ci, la premiére est que de plus en plus de gens,
presque tout le monde travaille sur de labstraction, cest-à-dire
sur de la représentation de la réalité. Accompagner
le changement, cest aider les gens à travailler sur cette
représentation de la réalité. Elisabeth regardait
sur un écran un certain nombre de rendez-vous, des horaires. Elle
était trés à laise. Une grande partie dentre
nous ne lest pas encore, sans papier, etc. Cela veut dire bien maîtriser
labstraction qui apparaît dans ce type de technologies.
Deuxiéme type daccompagnement : presque toutes ces technologies
sont interactives. Quand on reçoit une information, on peut la
renvoyer. Une partie dentre nous adore cette interactivité
qui est à la base de tous les jeux ; une autre partie dentre
nous déteste ce côté interactif : répondre
rapidement, donner son avis. Laccompagnement du changement veut
aussi dire gérer cette interactivité qui est probablement
lune des grosses sources dexclusion parce que tout le monde
ne laime pas.
Troisiéme grande évolution : la gestion des temps. Les technologies
sont censées faire gagner du temps, permettre darriver à
lheure, de respecter les horaires
En fait, on saperçoit
que tout cela est trés tendu. On a beaucoup de mal à gérer
ce type de temps, en particulier à gérer la contradiction
que nous vivons tous, cest-à-dire que plus nous avons des
technologies qui vont vite, plus nous manquons de temps. On se dit que
lon doit être le seul à manquer de temps, parce quon
ne sait pas faire, que lon nest pas formé, trop vieux,
pas adapté
Mais si lon regarde de plus prés,
on saperçoit en effet quelles ne font pas gagner de
temps mais dautres choses. Comme le disait Monsieur, elles ne font
pas gagner de la production mais de la qualité. En général,
elles font gagner beaucoup de qualité. La gestion de laccompagnement
du changement, cest être bien lucide sur ce que sont les temps.
Autre grande évolution du travail : la gestion de lespace,
puisque ces technologies peuvent se faire à distance. Un conducteur
de camion a toujours travaillé à distance. Dans dautres
métiers, on commence à découvrir le travail à
distance, qui nest pas évident et qui, là encore,
est source de plaisir pour les uns qui apprécient lautonomie,
et source dexclusion pour dautres.
Le film ne la montre pas du tout mais on peut supposer une cinquiéme
grande évolution : la gestion de la panne. Que se passe-t-il quand
tout cela tombe en panne ? Quand le satellite 11 sur 14ne veut pas
répondre, que la courbe est fausse, que le capteur ne capte rien
? Cest une des difficultés. On sait que ces technologies
ne sont pas parfaites, quelles vont tomber en panne. Mais quand
elles tombent en panne et que lon est dessus, on est complétement
perdu. Dabord, on est trés culpabilisé (" cest
moi qui ai dû le mettre en panne " ; comme si on pouvait mettre
en panne Internet !), et ensuite, on a rarement des systémes de
marche en double ou de sécurité. La gestion de la panne
fait partie de laccompagnement des changements pour faire prendre
conscience de ce que lon peut faire dans ce cas.
Derniére grande évolution que lon a à gérer
dans les compétences et dans la gestion du changement, et que lon
a vu en permanence, notamment avec lexemple du producteur de pommes
: tout travail, aujourdhui, exige des rapports commerciaux extrêmement
nombreux. Je vous donne simplement deux chiffres. Il y a une trentaine
dannées, à peu prés 20 % des salariés
avaient des contacts avec des clients ou des fournisseurs. Le commerce
était assuré par des commerciaux. La derniére enquête
du ministére du Travail fait
apparaître que 79 % des salariés ont des contacts commerciaux.
Cela veut dire que toute une partie de la population se sent qualifiée,
parce quavoir des contacts commerciaux, cest de la qualification.
Mais toute une autre partie est extrêmement stressée et agacée
parce quelle naime pas les contacts commerciaux, et pour elle,
ce nest pas une compétence nouvelle positive. Beaucoup de
gens qui sont dans le service public considérent que tout contact
commercial, ce sont des boutons, donc, ce nest pas vraiment une
qualification. Mais dans de nombreuses autres entreprises, le commerce
nest pas valorisant en lui-même, alors que pour dautres,
il lest. Gérer les changement, cest faire comprendre
quen dehors même du temps, des technologies, de labstraction,
admettre quil faut des contacts commerciaux est une des bases de
laccompagnement du changement.
Olivier
LAS VERGNAS
Pour terminer : ce qui pourrait être une boutade mais nen
est pas vraiment une. Le titre du débat de ce soir est : peut-on
échapper aux nouvelles technologies dans sa vie professionnelle
? On posait cette question à double sens. Premiérement,
y a-t-il encore des secteurs professionnels, des métiers, des professions
sans nouvelles technologies ?
Existeront-ils encore longtemps ? Ce nest pas lobjet de ce
débat. Et je crois que la réponse est déjà
connue. Dans tous les métiers, il y a une part informationnelle.
Il ny a peut-être pas des rapports commerciaux dans tous les
métiers, mais il y a au moins de la communication, de linformation,
de la mémoire de lexpertise. On voit mal comment cela pourrait
résister à larrivée des nouvelles technologies.
Deuxiémement, cela veut dire aussi : est-on condamné à
être surveillé par ces technologies ?
Y aura-t-il sur tous les postes de travail, dans toutes les situations
de travail, des machines qui vont faire Big Brother avec les travailleurs
?
Jean-Claude
RENNESSON
On peut faire dune pierre deux coups. Laccompagnement du changement,
cest primordial.
Dans le transport, ceux qui ne le font pas ou qui ne le font pas convenablement
sont balayés du marché. Ceux qui nont pas compris
aujourdhui que les nouvelles technologies sont incontournables et
quil est nécessaire des les introduire, des les accompagner,
de former les personnels et dêtre toujours en avance dune
technologie sur les concurrents nauront pas de place.
Quant à être surveillé en permanence par les nouvelles
technologies
Quand nous avons préparé cette séance
avec Madame Kerever, je lui avais raconté les quelques problémes
que je connais dans ce genre dapplication, cest-à-dire
les conducteurs sestimant harcelés par leur exploitant, non
pas avec des ordinateurs de bord mais tout simplement avec un portable.
Au début de lintroduction des portables dans le transport,
lexploitant appelait à tout moment, nimporte oô,
nimporte quand. Les choses se sont réglées delles-mêmes
sur recommandation syndicale. Chaque fois que votre portable sonne et
que cest votre entreprise qui appelle, vous êtes en travail.
Voilà une bonne façon de se réapproprier, de rendre
positif le harcélement. Un équilibre a été
trouvé naturellement, neutralisant ce côté flicage
qui a pu être perçu par certains. Si on surveille un salarié
de maniére excessive, en contrepartie, il peut sestimer en
train dexercer.
Régis
RETACCHI
Je voudrais répondre par rapport à la mise en place du systéme
Euteltrucks dans notre société. Les chauffeurs ont effectivement
pris cette installation du systéme pour un moyen de pistage. Nous
nous sommes rendu compte trés vite que loutil était
devenu davantage un confort pour le chauffeur quun moyen de le pister
pour savoir oô il était, et jouait même un rôle
de conseil. À tout moment, on peut localiser le chauffeur, lui
donner des informations sur litinéraire, sur létat
dencombrement des routes par lintermédiaire dautres
chauffeurs, et sur les éventuels avances ou retards auprés
des clients. Ils se sont rendu compte que cétait positif
pour eux et allait plutôt dans leur sens.
Pascal
GRADT
Chez nous, cest un peu pareil, les producteurs se demandent au début
à quoi vont leur servir toutes ces informations. Finalement, ils
reçoivent des résultats. On partage non seulement la formation
mais aussi la prise de décision. Ils peuvent discuter ce conseil
et ils sont plus rassurés. Sur un arbre, il faut quelquefois faire
tomber 85 % à 95 % de pommes pour arriver à faire une récolte
normale. Jouer en quinze jours tout le chiffre daffaires de
lannée, cest risqué. Cest une lourde décision
pour le producteur. Nous soulageons sa prise de décision parce
que nous avons une expérience. La premiére année,
il ne nous fait pas confiance ; il se méfie. Mais, au fur et à
mesure que lon avance dans les années, on saperçoit
quil fait ce traitement déclaircissage chimique, comme
un traitement tout à fait normal.
Olivier
LAS VERGNAS
Yves Lasfargue, allons-nous échapper à Big Brother ?
Yves
LASFARGUE
Il faut être conscient que tout ce qui est numérisé
est stocké et connu. On ny échappera pas. Mais cest
vrai depuis vingt ans dans certains secteurs. Tout ce que fait le travailleur
de la banque qui a un terminal depuis vingt ans, est numérisé
et stocké dans lordinateur de la banque. Pourquoi sen
est-il rarement plaint ? Dans la plupart des banques, des accords implicites
ou explicites font que lentreprise utilise ces informations à
titre professionnel
mais jamais à titre personnel et social. Le probléme nest
pas tellement dinterdire de saisir de linformation et de la
numériser, cest de décider ensemble de ce que lon
en fait et de prendre les garanties. Encore une fois, dans la banque,
cela existe depuis vingt ans. Dans dautres secteurs, on est en train
de découvrir que lon peut numériser tout un tas de
choses et que lon peut donc fliquer.
Plusieurs remarques. Premiérement, le plus grave est de fliquer
les individus à leur insu. La base est au moins que ce flicage
soit public. La formation contribue à montrer aux gens que tout
ce qui est numérisé va être stocké de tout
maniére. Deuxiémement, nous, Français, devons nous
rendre compte que nous évoluons par rapport à la transparence.
Nous lui avons été trés rebelles et nous le sommes
moins. Trois exemples rapides : nous sommes bien contents que la transparence
permette darrêter les assassins du préfet Érignac.
Il y a vingt ans, nous ne laurions pas été. Aujourdhui,
nous ladmettons. Ensuite, nous allons vers une certaine diffusion
du dossier médical que nous naurions pas acceptée
il y a vingt ans. Enfin, à titre de salariés, nous sommes
souvent moins fliqués quà titre de clients. Quand
on est sur Internet et le commerce électronique, on est vingt fois
plus fliqués, dautant plus quon est volontaire. Le
véritable probléme, dabord, est de ne pas répondre
la vérité quand on nous
pose des questions ; ensuite dapprendre à gérer cette
transparence ; enfin, de négocier chaque fois ce que lentreprise
et le salarié peuvent faire de cette information numérisée.
Je ne fais pas partie de ceux qui agitent Big Brother. Je pense quil
y a une dizaine dannées, nous nous sommes trompés
à ce sujet. Nous avons dabord cru que cétait
lEtat. Sous linfluence de pays trés démocratiques
comme la Finlande, par exemple, on sait que lEtat peut avoir toutes
les informations et ne pas être [fraudeur ?]. Puis nous avons pensé
que cétait le patron. Les millions dinformations sont
difficiles à traiter pour lui ; sil y a un accord, il ne
peut pas. Finalement, nous nous apercevons que cest surtout le commerce
électronique qui flique.
Je pense donc quil faut apprendre à gérer cette transparence.
Mais nous ne pouvons pas raisonner en disant : nous allons éviter
la transparence, car nous ne pouvons plus éviter un certain nombre
dinformations numérisées.
Explication du programme de diffusion des dix films par Olivier LAS VERGNAS,
Directeur de la Cité des métiers.
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