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Débat animé
par : Nathalie LE BRETON, journaliste à la Cinquiéme
et Joèl CRUSSON, journaliste à Ouest France, responsable
de la rubrique " Spécial avenir "
Avec la participation de :
Christian PIERRET, secrétaire dEtat à lIndustrie
Dominique BOULLIER, professeur duniversité, conseiller
municipal de Rennes, auteur de " Lurbanité numérique
" aux éditions lHarmattan.
Serge LE ROUX, responsable de lInstitut de recherche de
la CGT(ISERES)
Norman SPINRAD, auteur de " Jack Barron et léternité
" aux éditions Jai lu et de " En direct "
aux éditions Denoèl.
Olivier EXELMANS, fondateur de Virtual Net
Elisabeth LERMINIER, journaliste, responsable de lunité
des programmes " Emploi, Economie et Formation " à La
Cinquiéme
Olivier LAS VERGNAS, directeur de la cité des métiers
Nathalie LE BRETON
Nous avons le plaisir daccueillir Monsieur le ministre de lIndustrie.
Dans cette série et ce cycle de conférences, nous nous intéressons
aux changements apportés dans le monde du travail par les technologies
de linformation et de la communication. Ce qui nous intéresse
en particulier sont tous les changements que vivent les salariés
au jour le
jour sans avoir suffisamment de distance pour se rendre compte à
lheure actuelle de ce qui se passe.
Je crois que ce sont des questions qui vous intéressent et sur
lesquelles vous travaillez ?
Christian PIERRET
Nous travaillons beaucoup aux mutations économiques et mutations
dentreprise induites par la société de linformation
qui devient dailleurs une réalité en France : il y
a trois ans, 15% seulement des PME étaient connectées ;
aujourdhui, deux tiers le sont. Il y a donc une transformation qualitative.
Elles sont connectées pour :
- simplifier et accélérer
les relations avec leurs fournisseurs et leurs clients,
- développer
leur offres,
- modifier leur offre
en temps réel.
Je connais une société
dhabillement qui produit des chemises avec une liaison clients/entreprises
par la poste " service aux clients " : en 48 heures, elle livre
des chemises sur mesure avec le choix du tissu et des caractéristiques
du vêtement. Cest une adaptation trés rapide, un moyen
de coller à la demande et de transformer les rapports commerciaux
avec le client. A mesure que se développe lutilisation de
cet outil, on saperçoit dune chose qui surprend les
économistes : la diffusion dInternet change plus les conditions
de production et les conditions économiques dans les secteurs dits
traditionnels. Elle modifie beaucoup plus quon le pensait la croissance
et la vie économique des secteurs traditionnels (lautomobile,
le textile...) quil ne crée une activité dans les
secteurs des technologies de linformation et de la communication.
Londe de choc positive des technologies de linformation et
de la communication dépasse de trés loin le seul secteur
de ces NTIC pour irriguer de ses changements lensemble de léconomie
du pays.
Et la France nest pas si en retard : on a pris le temps du démarrage
mais aujourdhui, nous avons rejoint le peloton de tête et
dans un certain nombre de secteurs comme ladministration, les rapports
commencent à changer. On peut aujourdhui télécharger
un certain nombre de procédures ce qui évite des démarches
physiques et des fils dattente
dans des bureaux.
Nathalie LE BRETON
Tout nest pas si rose, quand même ? Vous dites " on y
va " mais il nest pas si sûr quon ait le choix.
Il y a un engouement pour la " tuyauterie " : ça va vite,
il y a du flux tendu, on réagit sur le juste à temps. En
revanche, parfois, ce nest pas si facile pour les salariés
: des études de lANACT qui travaille justement sur les conditions
de travail des salariés montrent que les salariés se démotivent
et quil y a un grand fossé entre lintérêt
des salariés et lintérêt de lentreprise.
Vous posez-vous ces questions au ministére ?
Christian PIERRET
Naturellement. Cependant, ma collégue Martine Aubry a davantage
traité ces questions de conditions de travail. Toutefois, on ne
peut pas rester indifférent à une vision de croissance économique,
de progression de cet outil au sens large et aux conditions de travail
induites. Par conséquent, il faut veiller à ce quil
ny ait pas par lutilisation de linformatique, une
déshumanisation du rapport humain au sein de lentreprise
ou entre lentreprise et ses contreparties, et dans le même
temps un accroissement de la rigueur des conditions de travail induites
par le juste à temps, le sens de la vitesse et léconomie
du tout pour le rendement. Effectivement, les conditions de la compétition
internationale rendent nécessaire lattention à leffectivité
et lefficience du processus économique. Nous y sommes trés
sensibles et nous adaptons le droit du travail à ces nouvelles
réalités.
Nathalie LE BRETON
Avec des législations précises ?
Christian PIERRET
Nous sommes en train de travailler précisément à
des adaptations qui lorsquelle seront nécessaires seront
mises en oeuvre.
Nathalie LE BRETON
Vous êtes trés impliqué dans la fête de lInternet.
Quelles sont les mesures concrétes que vous allez mener en direction
des PME ?
Christian PIERRET
Nous avons un programme dutilisation collective dInternet
par les PME qui est doté de crédits importants chaque année.
On a commencé au ministére de léconomie en
1998, poursuivi en 99 et jannoncerai, à Rennes, demain sa
poursuite et sa dynamisation pour lan 2000. Ce programme est doté
de 50 millions de francs chaque année pour inciter les entreprises
petites - voire les TPE - à travailler en réseau autour
dInternet et à présenter des services communs ou des
offres communes à partir dune construction qui sélabore
autour du net.
Nathalie LE BRETON
Le réseau est-il un moyen de résister à cette mondialisation
?
Christian PIERRET
Cest un moyen de sorganiser, non pas de résister dans
le sens oô on aurait peur mais résister dans le sens oô
on veut la maîtriser pour plus de succés économiques,
plus de croissance et plus demploi. La mondialisation a également
cet aspect : elle est le moyen détendre à la fois
les marchés des entreprises et les possibilités dy
développer lemploi.
A Rennes, dans lautomobile, si lindustrie automobile ne sétait
pas mise à la mondialisation, et si elle navait pas les succés
quon lui connaît depuis deux, trois ans essentiellement dans
lexport, on naurait pas les effets positifs quon lit
dans les
statistiques du pays rennais. Les liaisons des PME entre elles et avec
les grandes entreprises à partir du net sont des éléments
décisifs dune croissance tournée vers lemploi.
Nathalie LE BRETON
Quel regard portez-vous sur la folie des start-up ?
Christian PIERRET
Un regard plutôt positif. Il y a deux folies :
- la folie de leur
création : elles sont toujours plus nombreuses en France.
- la folie de lagrégation
de moyens financiers quelles parviennent à susciter : on
les a multiplié à peu prés par huit en deux ans
puisquon est aujourdhui à 21 milliards de francs
en 99 dédiés aux start-up.
Celles-ci sont des
petites entreprises en émergence sur la base de la maîtrise
dune technologie avec peu de personnes, peu de moyens financiers
au départ et une croissance fantastique sur la base de linnovation,
alpha et oméga de la croissance économique. Lexplosion
des start-up en France est trés positive et nous lavons encouragée
par diverses dispositions fiscales : bons de souscription de créateurs
dentreprises, exonération de certaines plus values sous certaines
conditions quand lentreprise réussit sur le modéle
canadien oô on a une émergence dentreprises dans tous
les domaines qui constitue la fertilisation de linnovation et de
la créativité. Laspect négatif est cette économie
virtuelle au carré ; en ce moment ; des entreprises qui font des
pertes sont valorisées à plusieurs milliards de francs.
Ou va-t-on dans cette construction virtuelle ? :il faut savoir raison
garder et maîtriser. La maîtrise du net est une vraie question
citoyenne, nationale et européenne qui doit se poser au plan européen
et international car cette explosion boursiére ne laisse pas de
surprendre et dinquiéter. Dans ce domaine des NTIC, sur les
contenus et sur les technologies elles mêmes, il y a une véritable
courbe explosive : jusquoô cette économie virtuelle
va nous entraîner ? Je crois quil faut rester réalistes,
ce qui est dailleurs le cas français.
Nathalie LE BRETON
Tout à lheure, on va se pencher sur les métiers qui
disparaissent, naissent ou se transforment. Etes-vous attentif à
ces évolutions ?
Christian PIERRET
Je crois quil y a surtout des métiers traditionnels qui se
renouvellent.
Nathalie LE BRETON
Et des métiers qui disparaissent totalement...
Christian PIERRET
Il y a un siécle et demi, la diligence a disparu mais le transport
le plus pratique, le plus confortable et le plus rapide possible na
pas disparu. Le métier du transport sest transformé.
Aujourdhui, linformatique, les TIC et lInternet transforment
nos métiers, même celui des ministres ou des interviewers...
Nathalie LE BRETON
Quest-ce qui a changé dans votre métier ?
Christian PIERRET
Dans mon métier, on menvoie beaucoup de messages par Internet,
par exemple.
Nathalie LE BRETON
Les lisez-vous ?
Christian PIERRET
Je les lis ou on les lit pour moi : je nai pas beaucoup le temps
de le faire mais on y répond toujours. Lessentiel est quon
men donne la quintessence et quon puisse y répondre.
Il y a également la transformation du métier délu.
Les sites Internet des collectivités locales sont trés visités
pour deux raisons :
- on y trouve beaucoup
dinformations,
- sils sont
bien entretenus et correctement conçus, ils sont une source de
liaison entre les citoyens et la collectivité locale.
Les sites du ministére
de lindustrie sont trés visités : je parlais du fait
quon peut télécharger un certain nombre de procédures
administratives. Aujourdhui, la PME à Rennes peut sans se
déplacer trouver toutes les informations nécessaires sur
le site de la Direction Régionale de lIndustrie et trouver
ensuite les moyens de dialoguer avec la Direction Générale
de lIndustrie pour obtenir telle incitation, telle subvention etc...Il
y a donc une vie nouvelle administrative par lInternet. Par conséquent,
le métier dadministrateur sest transformé comme
sest transformé le métier de chef dentreprise
ou de collaborateur de lentreprise, ouvrier ou technicien.
Nathalie LE BRETON
Vous parlez de faciliter le dialogue. Serge LE ROUX de linstitut
de recherche de la CGT tenait à dialoguer avec vous autour de ces
nouvelles technologies.
Serge LE ROUX
Internet, comme beaucoup lanalysent - des termes comme révolution
circulent - a une dimension économique tout à fait évidente
; les entreprises ont bien saisi les opportunités quInternet
offre ou peut offrir. Dautre part, il y a une dimension sociale
dont pour linstant, peu de gens se préoccupent et on va parler
tout à lheure avec le film. Vous pourriez nous dire : vous,
les syndicats, quest-ce que vous faites ? Ce serait une bonne question
et je vous remercie de ne pas me la poser tout de suite. Par contre, je
souhaite savoir si au niveau du gouvernement, vous soulevez cette question
du débat social sur Internet et tous ses aspects sachant que tous
les domaines dactivité de tous les ministéres sont
concernés dune façon ou dune autre. Ne pensez-vous
pas quune initiative gouvernementale faisant dInternet un
grand débat social (avec des moyens de recherche et de débat)
serait opportune aujourdhui ?
Christian PIERRET
Vous me permettez de valoriser le programme de travail du gouvernement
: je vais proposer au conseil des ministres à lautomne prochain
une loi sur la société de linformation dont le contenu
social et citoyen va être laxe essentiel.
Nos priorités sont :
- laccés
de tous à Internet : il ne doit pas y avoir un Internet à
deux vitesses,
- un Internet plus
rapide : les hauts débits pour Internet sont un vrai sujet car
il faut que dans un futur proche, 200 villes ou conurbations aient accés
au haut débit.
Il ne faut pas quil
y ait un Internet à deux vitesses cest à dire quil
ne doit pas être réservé quà une certaine
catégorie de la population : ceux qui peuvent sacheter le
terminal, payer les abonnements etc...Dailleurs, les actions gouvernementales
vont vers un coût de lutilisation dInternet nettement
plus faible : on est maintenant à 20 heures pour cent francs et
on a même des programmes qui dans certaines conditions, descendent
à 79F voire des propositions dInternet complétement
gratuit avec dautres modes de financement que labonnement.
Laxe de notre action est laccessibilité de cet outil
de communication et de culture. Je crois quil ny a pas de
difficulté entre les organisations syndicales et ce que veut faire
le gouvernement. Ensuite, il est absolument nécessaire de bâtir
la confiance ce qui est une maniére de démocratiser Internet.
Tout le monde quelle que soit sa situation intellectuelle et quelle que
soit sa situation économique, doit avoir accés en toute
sécurité à lInternet. Linsécurité
touche toujours les plus faibles et le fait détablir la confiance
sur le net par le commerce électronique mais aussi par les autres
transactions, ou rapports à Internet est essentiel. Notre souci
est un Internet accessible, qui se démultiplie, des administrations
aux entreprises en passant par les particuliers, un Internet plus sûr.
Le tout sous le fronton républicain de la liberté. Pour
vous, organisations syndicales, il est important quInternet soit
le vecteur dun plus en terme de liberté, en terme dacception
citoyenne, dun plus qui permette à chacun de sexprimer
sans contraintes dans le cadre des régles de lordre public
et des bonnes moeurs et je crois que le concept de liberté dInternet
pour tous résume bien ce que nous voulions faire.
Nathalie LE BRETON
Merci, il est vrai quon aurait pu encore en discuter sur des exemples
comme UBIFREE, un site oô il y a eu des revendications à
qui on a demandé de fermer les portes et de fermer le débit...
Christian PIERRET
On ne peut pas faire nimporte quoi sur Internet.
Nathalie LE BRETON
En même, temps, ce moment de liberté a permis une prise de
conscience, probablement pour les entrepreneurs de cette société
UBISOFT. Elisabeth LERMINIER, directrice du programme Economie, Emploi
sur La Cinquiéme et Olivier LAS VERGNAS, délégué
à linsertion, la formation et lactivité professionnelle
allez conduire le débat de ce soir puisque vous avez travaillé
sur le programme ADAPT de la commission européenne donc nous avons
décidé ensemble de nous pencher sur les conditions de vie
au travail qui changent.
Elisabeth LERMINIER
Je croyais jusqu'à maintenant que je faisais de la télévision
et avec larrivée des nouvelles technologies, mon métier
est en train de changer. Nous travaillons actuellement sur des services
quon pourrait offrir sur Internet sur cette question du travail.
Le numérique terrestre arrive avec des canaux de diffusion différents.
A la naissance de la Cinquiéme, il y a cinq ans, ce nétait
presque que de la télévision. Dans la mesure oô la
vocation de cette chaîne est de décrypter les mutations du
travail, on était là sur un sujet formidable pour nous.
Par ailleurs, la Cinquiéme a une maniére de fonctionner
sur les sujets oô on aime bien savoir oô on met les pieds.
Luniversité ouverte de la société de linformation
et des réseaux, pendant un an et demi, avait déjà
exploré ce sujet et quand nous sommes arrivés, il y avait
déjà une matiére premiére formidable et une
réflexion que nous, télévision pouvions mettre à
la disposition du plus grand nombre. On a fait une série de documentaires
: six dans un premier temps puis quatre autres qui vont être diffusés
en avril et mai sur la chaîne. Ces émissions sont elles-mêmes
dupliquées maintenant en cassettes et Olivier va vous expliquer
comment elles vont circuler à travers toute la France pour servir
de bases à des débats. Nous nous inscrivons totalement dans
la philosophie de la chaîne qui se fait le relais de réflexions
existantes puis les redistribue auprés du grand public. Cette notion
de liberté/pas liberté est un sujet qui sera encore longtemps
évoqué. Notre premier volet pose la question de savoir si
nous sommes asservis par la machine ou si nous nous en servons et connaître
notre marge de manoeuvre...Peut-être sommes-nous en avance quand
on pose cette question car les gens nont pas encore pris conscience
du fait quils peuvent agir ; si ce nest pas fait maintenant,
la machine va peut-être resserrer son étau et il faut occuper
cet espace de liberté. Cest en donnant les moyens de la réflexion
quon peut y parvenir.
Olivier LAS VERGNAS
Il y a quelques années, quand la cité des Sciences a ouvert
la Cité des métiers, notre objectif était den
faire un espace dinformation et de conseil oô chacun peut
venir se renseigner sur sa vie professionnelle pour en être plus
acteur. La cité des métiers comporte cinq pôles :
- choisir son orientation,
- trouver un emploi,
- trouver une formation,
- créer son
activité,
- changer sa vie
professionnelle,
et aujourdhui,
il en existe plusieurs en France (Nîmes, Côtes dArmor...).
Il faut non seulement être dans un lieu oô on est en réaction
par rapport aux questions directes des personnes mais il faut être
sans doute dans une forme danticipation. Quand Serge LE ROUX disait
que ces questions de lInternet sont pas forcément au centre
du dialogue social, on sest dit quil fallait que les gens
ne viennent pas seulement (aujourdhui, il y a plusieurs cités
des métiers, en Côtes dArmor, à Nîmes,
par exemple...). Les gens ne doivent pas venir seulement pour changer
leur vie professionnelle, trouver une formation mais nous devions trouver
un moyen de les alerter sur les transformations en train de se produire
pour quils ne soient pas au dernier moment, confrontés à
lIntranet qui arrive dans la cabine de leur camion ou à une
station météo au milieu du verger comme on va le voir tout
à lheure dans le film.
Comment pourrait-on faire pour créer vraiment les conditions dun
débat pour que travailleurs, experts, les gens qui observent ces
mutations, les gens qui les vivent, les gens qui les préparent,
les gens qui les subissent puissent avoir un lieu de dialogue ? Nous avons
décidé de leur montrer des portraits de gens, non pas les
spécialistes, non pas les zoulous qui créent cinq start-up
par jour ou qui cofinancent des investissements trés lourds dans
ce domaine là. Tous les travailleurs sont aujourdhui confrontés
à ce probléme et notre ambition a été de co-produire
des portraits afin didentifier les différentes responsabilités
des acteurs et puis si tant est quil y en a vraiment une, identifier
sa propre marge de manoeuvre.
Le pari de luniversité ouverte est davoir :
- cette coproduction
avec la Cinquiéme,
- des lieux de débats,
- le site web avec
une série de dossiers autour de ces questions,
- faire du prosélytisme
pour que dautres créent des lieux de débats.
PROJECTION
DU FILM
Nathalie LE BRETON
Serge Leroux, quest-ce que lIseres et à quoi sert-il
?
Serge
LE ROUX
Cest linstitut de recherche en sciences sociales de la CGT.
Il a été créé en 1982 et depuis pratiquement
une vingtaine dannées, nous travaillons sur la question des
nouvelles technologies et de ces effets sur lemploi et le travail.
Actuellement, nous terminons un programme qui est un observatoire européen
sur le télétravail et nous allons engager une étude
assez importante dans une dizaine de pays avec plusieurs équipes
de recherche sur la question des centres dappel téléphoniques.
Nous travaillons également sur dautres sujets qui ne sont
pas lobjet de ce soir.
Nathalie
LE BRETON
Vous évoquez les fameux call center qui font dailleurs lobjet
dun film de la série dElisabeth LERMINIER et Olivier
LAS VERGNAS. Etes-vous également force de proposition par rapport
à une législation se mettant en place dont parlait Christian
PIERRET ?
Serge
LE ROUX
Nous faisons des études mais surtout des recherches. La recherche
est un moyen de créer des connaissances nouvelles et nous les créons
en prenant le point de vue syndical. Notre but nest pas dêtre
une société de conseil mais nous avons des idées
et les résultats de nos travaux sont transmis à la CGT qui
fait à son tour des propositions aux ministres.
Nathalie
LE BRETON
Dominique Boullier, vous êtes un " gars de la région
" puisque vous êtes conseiller municipal à linnovation.
Vous êtes aussi professeur à lUTC de Compiégne
et vous vous occupez dune unité de formation un peu particuliére.
Dominique
BOULLIER
Cest une unité de recherche qui porte sur ce que nous appelons
les technologies cognitives ou techniques de la coopération : elle
se nomme " connaissance, organisation et systémes techniques
". Notre caractéristiques est que nous représentons
toutes les disciplines : on forme des ingénieurs en essayant de
leur donner une ouverture aux sciences humaines dans
leur ensemble. Je suis un enfant de la région et cest pour
cette raison que je suis venu aux usages des nouvelles technologies. Vous
savez que le Minitel est né ici et donc, mes premiers travaux de
sociologue chercheur était sur le Minitel. Ca fait presque vingt
ans que je fais ces travaux sur les usages des nouvelles technologies
que ce soit dans le grand public ou dans la vie professionnelle puisque
jai travaillé sur des questions dans la santé, la
médecine, le bâtiment, les transports et dans des organisations
bien particuliéres (gendarmes, pompiers...).
Joèl
CRUSSON
Vous avez été également chef dentreprise, je
crois. Vous avez créée une start-up mais à lépoque,
on ne les appelait pas ainsi ?
Dominique
BOULLIER
Oui, pendant quelques années, jai eu une entreprise spécialisée
dans lergonomie des interfaces et de la documentation technique.
Joèl
CRUSSON
Vous avez été un précurseur ?
Dominique
BOULLIER
Disons quà lépoque, il ny avait pas les
soutiens financiers dont certains peuvent bénéficier maintenant
et jespére dailleurs que ces soutiens financiers pourront
servir à dautres entreprises quà celles visant
à être introduites en bourse.
Joèl
CRUSSON
Olivier EXELMANS, vous êtes à la tête dune start6up
qui sappelle Virtual net. Vous êtes également en quelque
sorte un pionnier : à 18 ans, vous vous occupiez de Microtel, un
club dinformatique à Rennes. Peut-on commencer ainsi dans
linformatique et compléter par des diplômes : BTS ou
licence informatique ?
Olivier
EXELMANS
On peut commencer comme ça. Je pense que cest la meilleure
école de formation pour créer une start-up aprés
parce que cest dans ce cadre quon a lesprit de création.
A mon avis, la faculté napporte pas un même univers
de création.
Joèl
CRUSSON
Vous avez débuté lan dernier tout seul. Aujourdhui,
vous êtes déjà sept ; continuez-vous à recruter
?
Olivier
EXELMANS
Jai créé une entreprise avec des associés complémentaires
et aujourdhui, nous sommes sept. Lentreprise marche bien et
notre objectif est de faciliter le travail sur des logiciels différents
en essayant de lintégrer dans un systéme dinformation
unique. Nous aidons les entreprises à mieux travailler.
Joèl
CRUSSON
Et lan prochain vous serez combien ?
Olivier
EXELMANS
Nous lignorons.
Nathalie
LE BRETON
Norman SPINRAD, vous êtes romancier et vous avez écrit :
" Jack Barron et léternité ", un best seller
qui anticipait largement, il y a déjà quelques années.
Trouvez-vous que ce film est banal, déjà désuet ?
Norman
SPINRAD
Lhistoire de la science fiction est longue et beaucoup dautres
auteurs ont anticipé avant moi sur les modes de communication.
Je ne trouve pas ce film banal du tout. Il traite de laspect le
plus intéressant des nouvelles technologies : lhumain. Dautre
part, un reportage sur une conductrice routiére aurait dérangé
il y a une vingtaine dannées. En 1980, je rendais visite
à un ami qui est avocat à Paris. Il ma montré
un petit appareil : le Minitel et ma dit : " dans quelques
années, il y en aura des millions en France ". Mais jai
répondu quun tel terminal sans mémoire était
banal et noffrait aucune possibilité. Qui pouvait acheter
un tel appareil ? Il ma répondu : " personne, cest
gratuit ! ". Les points qui
mont étonnés étaient que :
- on supprimait
du travail aux personnes chargées des renseignements téléphoniques,
- sur le plan politique,
un gouvernement de droite mettait en place un outil social.
Le Minitel a été
le premier Internet. En effet, cinq ans aprés, il était
intégré dans la vie quotidienne des Français (les
gamins pouvaient jouer sur Minitel). Je crois que ce qui se passe actuellement
est proche de ce phénoméne : le choc des
nouvelles technologies bouleversent la société mais dans
quelques années, cette évolution sera acceptée de
tous. A votre avis, quel est le mode de communication le plus révolutionnaire
dans lhistoire de lespéce humaine ? Ce nest ni
Internet, ni la télévision : cest le téléphone
! Il a plus de cent ans et nous avons tous le téléphone
car cest une extension de notre sens. Je pense que linformatisation
du travail donne plus de liberté en terme despace mais moins
en terme de temps car tout devient beaucoup plus centralisé. Un
équilibre se fait entre liberté de temps et la liberté
despace et jignore si ce changement est positif ou non.
Nathalie
LE BRETON
On a toujours limpression dêtre entre le plus et le
moins : Elisabeth est plus sécurisée mais plus surveillée.
On est sans arrêt sur cette frontiére dans ce film. Serge
LE ROUX, ces deux exemples - la conductrice routiére et le conseil
en arboriculture -sont- ils représentatifs de ce qui se passe dans
tous les métiers avec lintroduction des NTIC ?
Serge
LE ROUX
Cest difficile de répondre précisément à
votre question mais on peut dire que le film est révélateur
de ce qui change dans les métiers. Si jai une critique à
faire au film, je trouve quil y a un parti pris qui est de montrer
quon peut apprivoiser les technologies et que les personnes qui
le font sen sortent plutôt bien. Cest la vision optimiste.
Ceci dit, quand on est syndicaliste, on a tendance à considérer
laspect inquiétant. On a limpression dêtre
dans une de course en avant oô limportant est dy aller
sans trop savoir oô on va.
Jétais à la Cité des Sciences il y a quelques
jours, avec Michel ROCARD : le message était que face à
la pression de la compétitivité, on ne peut pas faire autrement
et des opportunités sont à prendre. Syndicalement, on ne
peut pas être contre le progrés. Cependant, il faut bien
voir ce qui change pour les travailleurs et dans le film, cest tout
à fait visible : le travail change et pas forcément en bien.
Vous parliez tout à lheure du téléphone qui
est effectivement la prolongation de deux sens qui sont ceux de la parole
et de laudition. Lindividu devient plus libre dans son environnement
, sur cette planéte : il est plus autonome et peut communiquer
plus facilement. Avec Internet, cest le contraire : les contraintes
sappliquent maintenant de façon plus directe et que les sens
utilisés par les gens dans le travail dune façon habituelle
ne sont plus mis en jeu aujourdhui. En effet, un media informatique
puissant et trés sophistiqué sest introduit dans leur
objet de travail.
Lécran empêche lindividu dêtre non
seulement en contact direct avec son objet de travail mais surtout avec
ce qui faisait les collectifs de travail. Dans le film, un moment crucial
est quand on demande à Elisabeth daller à lagence.
Cest assez horrible car le garçon ne se léve pas pour
la saluer, ni partager un café. Ils se serrent la main et se vouvoient...Ca
donne limpression dun lieu de travail pas trés sympathique.
Il lui montre ce quelle va recevoir sur son écran dordinateur
; autrement dit, elle aurait eu de la même façon sur son
écran dordinateur linformation quelle récolte
à lagence. Il y a ce besoin de contact humain, déchanger
et dutiliser tous ses sens dans le travail ; la médiatisation
par linformatique
coupe une partie de ces relations qui faisait la richesse du travail.
Je refuse quon me traite de passéiste mais je voudrais quon
prenne en considération cet élément pour quon
sache comment on peut reconstituer aujourdhui les collectifs de
travail. Cette question nest à mon avis pas traitée
et cest pour cette raison que jétais mécontent
de la réponse de M.PIERRET.
Nathalie
LE BRETON
Vous dites que le film est positif. Je ne suis pas tout à fait
daccord : on sent bien les contraintes et on dit quon a plus
le temps de prendre un café, de se croiser ou de se serrer la main
sur le parking. Des choses sont dénoncées et en même
temps, Elisabeth dit quelle accepte la route à ses conditions.
Ne croyez-vous pas que les salariés ont aussi leur marge de
manoeuvre comme en parlait Olivier LAS VERGNAS ?
Serge
LE ROUX
Ils ont leur marge de manoeuvre mais dans le film, on peut dire quon
se trouve devant un type de travail particulier qui nest pas représentatif
de lensemble des travaux. Cest un travail individuel qui intégrait
avant la révolution technologique, une dimension de communication
à distance ; Elisabeth dit bien quavant, il fallait quelle
utilise le Minitel pour trouver ses futurs lieux de livraison.
Dans les grandes entreprises, on na pas du tout ce genre de phénoméne
: la tendance est à une augmentation du contrôle (dans les
centres dappel téléphoniques, cest poussé
jusqu'à la caricature). Il ny a pas de libération
pour une grande partie des salariés mais plutôt un asservissement.
Certains, du fait de leur position - soit parce que la nature de leur
travail le permet, soit parce quils sont dans des positions hiérarchiques
ou fonctionnelles particuliéres - parviennent à obtenir
un élément de libération. Mais, pour la plupart,
je crois pas quon soit dans ce schéma pour linstant.
Les centres dappel téléphonique représentent
la forme la plus moderne dorganisation de la production au sens
dinnovation, aujourdhui. Dans ces centres dappel, le
modéle taylorien (qui a été largement étendu,
étudié, vilipendé depuis un siécle) ne disparaît
pas mais se développe ; aujourdhui, il atteint les fonctions
cérébrales et mentales du travail et les centres dappel
taylorisent le travail mental. Cest quand même une innovation
dont je doute quelle soit positive.
Nathalie
LE BRETON
Vous prenez pour exemple lextrême. Il est vrai quon
parle beaucoup de taylorisme autour des call centers. Mais les NTIC permettent
aussi un travail avec une pénibilité moindre.
Serge
LE ROUX
Des signes dont tout le monde parle comme le stress sont à considérer.
On a fait une étude sur le stress en essayant de comprendre ses
raisons. Une enquête approfondie sur le travail que nous avons réalisée
(dont une partie sest faite en Bretagne dans un abattoir industriel)
a montré de façon quasi unanime que les personnes étaient
confrontées à une pression plus forte quavant.
Celle-ci peut être hiérarchique cest à dire
traditionnelle mais cest également une pression qui émane
deux. Un logiciel nest jamais que de la connaissance quon
a objectivé, matérialisé mais cest sa propre
connaissance. On arrive par ce biais à sauto-exploiter et
dans ce cas, on na pas de parade. Il ny a quun résultat
de ce processus : le travail devient
de plus en plus intense et les gens de plus en plus stressés. Ces
phénoménes nouveaux sont à prendre en compte : on
peut se poser la question du modéle social qui se dessine. Pour
linstant, ce nest pas trés clair mais je trouve quil
y a
des signes fortement inquiétants.
Nathalie
LE BRETON
Dominique, partagez-vous ce point de vue négatif ?
Dominique
BOULLIER
Il est certain que ces technologies portent en elles-mêmes des potentiels
qui peuvent être infléchis dune maniére ou dune
autre. Cest peut-être en ce sens là que je suis moins
négatif : je pense quil ny a pas suffisamment de débats
sur le sujet et quil y a une sorte de fatalité qui fait quon
laisse les choses se faire que ce soit sur le plan technologique, sur
le
plan organisation. Je pense quon pourrait essayer dy contribuer
y compris dans la conception même pour faire en sorte quelle
soit plus adaptée à la vision des principaux intéressés
cest à dire les salariés qui vont y travailler.
Nous devons évoluer dans la maniére dont on conçoit
ces technologies de façon à être plus adapté
aux problémes des utilisateurs. Ce qui ma frappé dans
le film est que nous ne sommes pas dans le monde dInternet et toute
la folie " .com " : ce sont des utilisations au quotidien avec
des mixtes de technologies. Aujourdhui, quand on parle des technologies,
on
a limpression quil ny aurait plus quInternet.
Finalement, il y a le téléphone et le face à face
même avec la distance et les nouvelles technologies. Il y a toujours
une combinaison de technologies et trouver la meilleure nest pas
évident. La particularité des deux cas présentés
est quils sont tous les deux relativement contents de pouvoir être
joints et de pouvoir joindre tout le temps. Il se trouve que jai
fait une étude sur ce quon appelle les grands voyageurs qui
pour des raisons professionnelles sont tout le temps en déplacement
et sur des longues durées (notamment pas mal de cadres).
Vous avez des professionnels qui veulent travailler tout le temps et dautres
qui souhaitent -ce quon appelle dans nos milieux de chercheurs -
pratiquer de la décommunication. Ces " ours " au sens
positif refusent de pouvoir être joints continuellement et considérent
que la rencontre physique est importante ; ils avaient limpression
de perdre une marge de
manoeuvre. Il faudrait admettre que lapplication et lorganisation
des techniques peuvent être mises en oeuvre de façon différente
parce que pour certaines personnes, cest une marge de manoeuvre
qui est une respiration importante dans leur travail. Si on étouffe
tout ça, effectivement, ça va créer du stress. Cest
un aspect atypique dans les cas présentés : en général,
beaucoup de salariés veulent pouvoir se déconnecter à
volonté pour éviter que la technologie devienne tyrannique.
Nathalie
LE BRETON
Je ne suis pas sûre que les personnes osent systématiquement
le dire. Si on ignore comment utiliser ces technologies et si on émet
un moindre avis, ne risque-t-on pas de perdre son travail ?
Dominique
BOULLIER
Cest vrai. Jai travaillé dans le domaine de la conception
de ces technologies et la difficulté est de se représenter
ce que veulent les gens et comment ils peuvent y contribuer. Si on se
contentait daller voir :
- comment les gens
travaillent réellement,
- quelles astuces
ils trouvent pour sorganiser
- la valeur quils
accordent à certaines choses,
je pense quon
pourrait faire en sorte que les technologies leur répondent mieux.
Pour cela, il faudrait que les gens consultés se sentent autorisés
à répondre. Par exemple, dans le film, le mari installe
le terminal en hauteur car le systéme a été mal pensé.
On peut faire en sorte que les conditions réelles de travail soient
améliorées y compris sur le plan ergonomique. Cest
une bonne façon de montrer que finalement, les utilisateurs doivent
réinventer les techniques car, lapplication directe aboutit
à des fonctionnements inefficaces ou redondants.
Dautre part, les expertises changent. Les nouvelles technologies
ont transformé les postes de travail mais également la pratique
et le déplacement des savoirs donc la pression bouge. Dans le cas
du camion, la pression de la grande distribution est affirmée.
Pour gérer cette pression, un certain nombre de nouveaux intermédiaires
vont contribuer : à ladaptation de lagriculteur aux
exigences de la grande distribution, laffréteur à
ladaptation du camionneur aux exigences du demandeur. Les nouvelles
technologies sont le progrés mais le probléme est quelles
viennent au service dun certain type de répartition du savoir,
savoir qui mériterait dêtre discuté parce que
lexpert est toujours un agriculteur ; cest lui qui intégre
une masse dinformations en vue de prendre des décisions assez
fines avec une marge de risque assez importante. Actuellement, on a limpression
que plus personne ne veut prendre de risques.
1. Le consommateur que nous sommes ne veut plus prendre de risques cest
à dire que vous voulez des pommes calibrées... La grande
distribution nous a dit " on veut du sain et du normalisé
".
2. La grande distribution ne veut pas prendre ces risques donc elle reporte
la sélection en amont . Par conséquent, il y a un débat
entre les techniciens et les agriculteurs.
Le probléme est que la fonction dexpert réside précisément
dans la prise de risques. On a limpression que si les nouvelles
technologies étaient parfaites, on arriverait à ne plus
avoir de probléme de décision : on crée une gigantesque
base de données et on aura des modéles qui marcheront et
finalement, les pommes se comporteront comme ce quon a décidé
dans nos modéles. Le probléme est que de toutes façons,
dans toutes les activités, il y a toujours de laléatoire
et lintelligence humaine est précisément dêtre
capable de prendre des décisions avec cet environnement instable.
Sous prétexte quon a mis en place les nouvelles technologies,
on évacue la question de lexpertise, du savoir faire. En
réalité, lagriculteur finit par perdre certains types
de savoir-faire en se reposant sur des informations calculées.
Dans la médecine, lextension énorme de limagerie
médicale a modifié la prise de décision des médecins
: le savoir du médecin fondé sur la palpation finit par
disparaître.
Je pense quon pourrait trouver un équilibre entre ces types
de savoirs qui serait plus riche dans la qualité de la prestation
fournie. Ce probléme est au coeur des techniques : on a limpression
quelles portent le savoir et la répartition des risques est
supposée régler le probléme. Au contraire, la perte
de lexpertise est un enjeu qui mériterait un débat.
Nathalie
LE BRETON
Peut-être retrouvera-t-on ces sens dont vous parlez tout à
lheure par une prise de conscience et du temps ? Nous nen
sommes quau début...
Dominique
BOULLIER
Les interlocuteurs doivent pouvoir donner leur avis sur lorganisation
technique et son adaptation aux besoins de lentreprise à
un univers de techniciens. Un exemple : les ERP, Entreprise Ressources
Planning cest à dire les systémes de gestion intégrés
dans les entreprises.
Cest un produit fort en ce moment qui créent dénormes
problémes dans les entreprises. Les installateurs disent à
la société demandeuse : " Bienvenue dans le monde de...,
le produit en question ". Le probléme est que ce sont eux
dans un monde particulier oô ils devraient adapter le logiciel
aux besoins spécifiques et non pas linverse. Cest souvent
le cas contraire car cest une telle mécanique quon
se plie aux experts. Résultat, plus de 50 % des entreprises sont
à plat aprés deux ans de développement : ça
demande un développement considérable car on a justement
limpression davoir trouvé des solutions logicielles
universelles mais derriére, une puissance économique simpose
avec une légitimité indiscutable.
Nathalie
LE BRETON
Olivier Exelmans, puisque votre société va dans les entreprises
pour les aider dans leur organisation, comment travaillez-vous ? Etes-vous
à lécoute des salariés et sentez-vous certains
métiers perdre de leur valeur, changer ou se transformer sous votre
influence ?
Olivier
EXELMANS
Sous linfluence des technologies, oui.
Dans le film, le technicien en arbres fruitiers semble découvrir
avec stupeur quil doit encore décider. Je pense quon
est passé dun systéme oô on utilisait lintuitif
pour entrer dans un systéme oô face à lafflux
dinformations, on a besoin dêtre plus intelligent et
moins suggestif. Etre plus intelligent demande à creuser ses techniques
puis effectivement prendre
des décision moins suggestives. Nous concevons les logiciels comme
des outils daide à la décision. Le systéme
dinformation dune entreprise est souvent confus et on constate
quen installant des outils permettant de lier des données
les unes aux autres, on permet darriver à un systéme
plus cohérent avec des informations plus précises qui permet
de prendre les bonnes décisions. Lorsquon intervient dans
une entreprise, on essaie de comprendre la logique de fonctionnement en
interne : les outils utilisés et les besoins. On propose certains
logiciels si on sent les décideurs, le patron ou les salariés
prêts à laccepter. On constate que les entreprises
sont informatisées si elles ont un meneur informaticien, de préférence
proche de la direction ; au contraire, si elles nont aucun meneur,
cest plus difficile. Une entreprise de Saint Malo facturait sous
vingt jours : le comptable faisait 800 factures à la main à
partir de chaque bon de livraison. Ils sont passés sur un systéme
dinformations sur informatique oô dans un premier temps,
ils ont perdu du temps pour entrer les données : la mutation na
pas été facile.
Nathalie
LE BRETON
Et que fait le comptable depuis quil a gagné du temps ?
Olivier
EXELMANS
Lentreprise a gagné en trésorerie et les salariés
ont pu travailler de façon plus intelligente : optimisation des
achats, gestion du stock, répartition de la trésorerie.
Nathalie
LE BRETON
Vous dites que vous écoutez la demande de lentreprise et
des salariés. Accompagnez-vous ces transformations ? La personne
effectuant la facturation nétait peut-être pas capable
de travailler sur un autre poste.
Olivier
EXELMANS
Son métier de comptable a évolué : elle a pu faire
évoluer son systéme dinformation de façon à
ce que ses factures soient réglées plus rapidement.
Nathalie
LE BRETON
Gérez-vous les conséquences induites par ces nouvelles technologies
et formez-vous ces personnes à leur nouveau métier ?
Olivier
EXELMANS
Nous les formons mais souvent les salariés sestiment suffisamment
formés alors quils manquent de compétences.
Loutil informatique est difficile pour les novices : des entreprises
mettent au rebut le Minitel ou des ordinateurs parce que les gens ne savent
pas lutiliser. Actuellement, beaucoup de logiciels spécifiques
se sont développés pour essayer de
sadapter au fonctionnement de lentreprise ; cest relativement
délicat parce que lentreprise elle-même évolue.
Nathalie
LE BRETON
Votre métier a-t-il changé ?
Olivier
EXELMANS
Mon métier a changé parce que nous projetons, en interne,
dutiliser ces nouvelles technologies pour nous permettre de travailler
de chez nous. Ce genre de dispositif suppose un pacte social de façon
à éviter un travail croissant pour des cadres supérieurs.
Nathalie
LE BRETON
Etes-vous tombé dans le piége des start-up ou plutôt
vous semblez avoir vous avez créé un contrat de travail
particulier ?
Olivier
EXELMANS
Au sein de lentreprise, on a proposé de pouvoir travailler
chez soi une journée par semaine : les nouvelles technologies le
permettent. Toutes les données papier ont la possibilité
aujourdhui dêtre sur ordinateur portable ou transférées
par lintermédiaire dInternet.
Pour moi, cest un progrés social.
Joèl
CRUSSON
Un trés jeune dirigeant de start-up a déclaré : "
dans notre start-up, on na pas de cravate, pas de chef, aucun formalisme
et pas dhoraires ". Quand on lui parle des 35 heures, il répond
" les 35 heures sont pour les vieilles économies. Aujourdhui,
nous sommes dans la net économie. "
Pour donner une note optimiste, au cours de mes reportages sur les métiers,
jai rencontré des gens, en particulier dans les métiers
manuels, heureux dutiliser linformatique. Par exemple, jai
rencontré un fraiseur qui programme sur ordinateur, dans un bureau
fort confortable, toutes les opérations quils faisait auparavant
sur sa machine à commande manuelle (vitesses de coupe, cotes).
Puis il descend au centre dusinage pour déposer sur la machine
tous les forets différents avant de rentrer chez lui et la machine
travaille seule toute la nuit. Le travail est fait le matin. Son métier
de base est fraiseur ; quand son patron lui a proposé cette informatisation,
il a paniqué et a demandé laide dun ingénieur
informaticien. Il sest formé rapidement et est trés
heureux de cette transformation. Jai rencontré un charpentier
qui passait beaucoup de temps chez lui à faire des calculs (dimension
des poutres en fonction du toit de la pente, de la couverture). Aujourdhui,
assisté par linformatique, il ne gaspille plus de bois.
Vous avez dautres exemples dans lagriculture en Bretagne oô
beaucoup dinformatique est embarquée sur les tracteurs. Aujourdhui,
nous sommes trés sensibles aux engrais ; pour éviter justement
de les gaspiller, quand le tracteur patine ou cale, les engrais sarrêtent.
Maintenant, grâce au satellite, on a une cartographie des rendements
de chaque terrain. Il
suffit de calculer les doses dengrais à mettre, on se branche
sur le satellite et le tracteur part automatiquement. Il ne reste plus
quà mettre un robot sur le tracteur et on naura plus
dagriculteur !
Nathalie
LE BRETON
Oô sont les hommes ?
Norman
SPINRAD
Cest curieux car personne ne goûte les fruits ou ne touche
la terre. Marshall Mac Luhan, dans " La connaissance des média
", écrit quà linvention de limprimerie
par Gutenberg, le niveau sociologique a davantage changé que le
niveau politique cest à dire que la conscience humaine a
été bouleversée. Auparavant, les connaissances étaient
transmises de façon orale. Avec limprimé, on bouleversait
ce schéma oô les informations circulaient dans les oreilles
ce qui a changé la conscience elle-même. Par exemple, aujourdhui,
pour un fermier, les informations circulent dans les yeux puis dans les
oreilles : le téléphone est de nature à craindre
pour son avenir. On ignore lavenir de ce changement trés
profond.
Lorsque les technologies évoluent - téléphone ou
télévision -, léquilibre de nos cinq ou six
sens est révolutionné et par conséquent, la conscience
humaine est modifiée trés profondément. Internet
et le web ne sont que de la télévision et nappelle
quun sens : par conséquent, le travail a énormément
changé. Dautre part, toutes ces informations sont traitées
à un niveau digital. Les agriculteurs avaient un systéme
analogique : le sens du goût est sensitif donc analogique.
Je considére que la communication totale inclut le sens du goût
et du corps : la connaissance est digitale mais la sagesse est analogique.
Question
Je travaille pour une start-up qui sappelle France Telecom. Je souhaite
aborder deux points : les call centers et la communication par Internet
qui asséche la relation. Ces deux exemples montrent quil
y a une accélération des rythmes et quil devient trés
difficile de raisonner sur un produit qui sera remplacé dans dix
huit mois. Les call centers sont remplacés maintenant par les net
centers oô les informations de premier niveau sont obtenues sur
le web ; quand vous perdez quelque chose, vous cliquez et entrez en communication
avec un conseiller dont le rôle est beaucoup plus évolué
que la personne de premiére ligne dans un call center. Dans 18
mois, le travail des call centers sera de plus forte valeur ajoutée.
De même, la communication sur Internet deviendra - on le voit déjà
aux Etats Unis - la communication instantanée de groupe (ICQ aux
Etats Unis) qui permet de constituer des communautés damis,
de collégues et de travailler ensemble en temps réel par
le son et limage. Cette image désincarnée de la communication
par Internet deviendra, peut-être comme aux Etats Unis, beaucoup
plus conviviale. Des gens travaillent sur la transmission des odeurs par
Internet.
Je pense quil est trés difficile de raisonner sur la situation
actuelle qui dans 18 mois, sera peut-être totalement différente.
Serge
LE ROUX
Par contre, certains points ne changent pas et saggravent. La tendance
à la modernisation et lintroduction des nouvelles techniques
permettent une ouverture...Le probléme est de savoir dans quel
sens va lévolution. La communication plus conviviale et facilitée
par le web parait plutôt sympathique et tous semblent ne considérer
que cet aspect positif. Mais la communication par les call center est
aussi pour le grand commerce un moyen daccéder aux désirs
ressentis - consciemment ou pas - par les clients.
Aujourdhui, la recherche dinformations sur des personnes est
un enjeu décisif : dans les call center, à partir du moment
oô une personne commence à parler, un logiciel détermine
vos goûts et aprés trois phrases, linterrogateur en
sait plus sur vous que vous-mêmes. Derriére les machines,
il y a non seulement des travailleurs mais aussi des forces économiques
qui utilisent ces moyens pour faire du profit. Le probléme est
que cette stratégie ancienne a aujourdhui des conséquences
extrêmement graves sur les individus, quils soient consommateurs
ou producteurs.
Sans vouloir dire non au progrés, ce qui minquiéte
est que ces questions ne sont absolument pas abordées aujourdhui
: une société française est en concurrence avec une
société hollandaise dans le domaine des fiches sur les individus
(elle a 20 millions de fiches contre 23 millions pour la société
hollandaise) en sachant quune fiche peut valoir 5000 francs...
Nathalie
LE BRETON
Du point de vue des travailleurs, vous parlez de redonner du sens mais
il est temps de sen préoccuper. Effectivement, les gens que
je rencontre dans les call centers disent quils ont un travail officialisé,
désincarné et inintéressant sans forte rémunération
mais que leur rapport au travail est plus clair que dans une entreprise
oô on essayait de leur faire croire
que leur intérêt était dans le lendemain de lentreprise.
Vous, organisations syndicales, ne réagissez-vous pas un peu tard
et nauriez-vous pas du réfléchir auparavant sur le
sens du travail ?
Serge
LE ROUX
e suis absolument daccord avec vous. Pour des raisons sociologiques,
les syndicats ont tendance à essayer de protéger ce quont
obtenu les salariés plutôt que dà aller à
la conquête de mondes nouveaux. Les réflexions sur le sujet
ne sont pas nouvelles : elles ont commencé dans les années
60.
Votre exemple est trés bon parce quil montre une certaine
évolution du travail et du rapport au travail. Dans le cas dOlivier
Exelmans, cest une autre évolution oô le mur qui séparait
lentreprise de la maison est en train de tomber. On peut sinterroger
: doit-il y avoir un lieu pour le travail et un lieu pour le " hors
travail ". A la CGT, Confédération Générale
du Travail, nous nous préoccupons des travailleurs. Le travail
va-t-il disparaître ? Va-t-il évoluer et dans ce cas, vers
quoi ? Ces questions se posent directement aujourdhui : lhumanité
est confrontée à cette question pour la premiére
fois depuis quelle existe. La question est quest-ce que le
travail aujourdhui ? Grâce à Olivier Las Vergnas et
au programme ADAPT, on peut y réfléchir aujourdhui
mais trop peu de gens, dans la société française,
sy intéressent.
Norman
SPINRAD
Je pense que la notion de distance entre lieu de travail et domicile est
nouvelle dans lespéce humaine puisquelle est apparue
à la fin du XVII siécle. Etant écrivain, je travaille
depuis longtemps chez moi.
Dans la longue histoire de lespéce humaine, laménagement
travail, vie quotidienne, vie familiale et enseignement est une question
récurrente. Peut-être revenons-nous à ce rapprochement
lieu de travail et la question est quil est nécessaire de
protéger les personnes qui travaillent comme ça. Cest
un nouveau challenge je crois pour des organisations comme la CGT. Jai
été président du syndicat des écrivains de
SF et je suis trés sensible à ça parce quil
y a des écrivains Nous sommes les pionniers dans un systéme
comme ça, pour le pire et pour le meilleur et nous navons
pas la même protection légale, sociale comme une personne
qui a une
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