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Débat animé
par Elisabeth LERMINIER, journaliste, responsable de l'unité
des programmes "Emploi, Economie et Formation" à la Cinquiéme.
Avec la participation de :
Jean-Claude RICHEZ, adjoint au maire de Strasbourg, chargé
de la politique "Jeunesse-Education populaire" et des NTIC,
Alain JAILLET, directeur du département ULP-Multimédia
à l'Université Louis Pasteur de Strasbourg,
Karine HELFRICH, co-fondatrice de Helfrich Farrjop,
François-Xavier SHAEFFER, PDG d'Ision France,
Olivier LAS VERGNAS, directeur de la Cité des métiers,
promoteur de l'Université Ouverte de la Société de
l'Information et des Réseaux.
Karine HELFRICH
Il y a la volonté d'améliorer son travail, de trouver également
d'autres façons de travailler. Pour eux, c'est aussi une façon
de se remettre en question. Parallélement à cela, les entreprises
ont de plus en plus recours au travail intérimaire aujourd'hui.
Elles sont alors obligées de donner des modes opératoires,
de canaliser les façons de travailler des intérimaires,
car elles ont de moins en moins le temps de les former. Elles sont donc
obligées de les assister.
Olivier LAS VERGNAS
Cela veut-il dire que vous prenez forcément des gens relativement
qualifiés pour utiliser les systémes d'information ?
Karine HELFRICH
Non, pas du tout. Ce qui est positif avec l'informatique, c'est que lorsqu'on
a des partenaires sérieux, on arrive à élaborer aujourd'hui
des programmes assez faciles. Jusqu'à aujourd'hui, je n'ai pas
vu de personne faire un blocage par rapport à la maîtrise
de l'informatique.
François-Xavier
SHAEFFER
Je me positionne un peu différemment dans ce débat, puisque
je représente plutôt les sociétés qui sont
« apporteuses » de technologies de changement dans la vie
professionnelle : on pourrait dire des « apporteurs de numérique
». J'ai fait partie des créateurs de l'entreprise. Nous sommes
partis d'une toute petite entreprise, oô je m'occupais personnellement
de presque tout. Depuis cinq ans et demi, j'ai pu rencontrer tous types
d'entreprises, des toutes petites entreprises jusqu'aux trés grosses.
J'ai donc pu voir ce que cet univers numérique, l'informatique,
le multimédia, Internet et les réseaux pouvaient apporter
à tous ces types d'entreprises, que ce soit dans les services,
dans l'industrie ou dans le public, puisque nous avons aussi des clients
du secteur public. J'ai pu voir également les réticences
de chacun à l'utilisation des outils. En définitive, l'un
de ces films m'a marqué plus que l'autre. Il s'agit du film sur
les conseillers en agriculture et les arbres fruitiers, plus que celui
sur les camions. J'ai été vraiment surpris de ce que l'informatique
pouvait apporter à
ces gens, bien que je sois complétement immergé dans l'informatique
du matin au soir.
Olivier LAS VERGNAS
C'est assez paradoxal ! Est-ce à dire que vous n'avez pas, pour
le moment, de tels clients ?
François-Xavier
SHAEFFER
Non. Nous avons trés peu de clients dans le domaine de l'agriculture.
Les seuls clients qui peuvent être assimilés à ce
domaine sont des producteurs de vin. Nous avons quelques clients producteurs
de vin. Mais ils ne nous ont jamais sollicités pour des outils
qui leur permettraient d'améliorer leur productivité, ou
d'améliorer des flux d'informations qui circuleraient entre eux,
leurs clients, des partenaires. Ils nous demandent plutôt de les
a ider à vendre leurs produits via des sites marchands sur Internet,
via du commerce électronique.
Olivier LAS VERGNAS
C'est parce que vous, vous êtes positionnés sur ce créneau.
Sinon, il existe des sociétés de services qui développent
des progiciels de gestion de production, type SAP, ERP, etc. Il y a une
activité de service dans l'optimisation de la rentabilité
de l'entreprise.
François-Xavier
SHAEFFER
Absolument. Nous sommes tout à fait impliqués dans ce type
d'activité. C'est un peu naïf de ma part, mais je ne m'attendais
pas tellement à voir cela dans l'agriculture. Il est évident
que cela existe, et qu'aujourd'hui pour aller dans le sens dAlain
Jaillet l'économie les oblige à aller dans ce sens,
bien que ce ne soit pas forcément le meilleur sens. Je ne suis
pas
là aujourd'hui pour remettre cela en cause ni pour représenter
la société de service qui veut absolument placer ses produits
et ses solutions. L'informatique peut apporter aujourd'hui énormément
d'agrément de qualité de travail. Elle permet d'être
plus efficace, plus organisé, et d'avoir ainsi plus de temps libre
ou de mieux organiser son temps. Mais dans le sens inverse, l'informatique
peut être tout à fait contraignante si elle est utilisée
d'une mauvaise façon. Dans la majorité de mes expériences,
l'informatique est finalement trés bien ressentie par les utilisateurs.
Même ceux qui sont les plus réticents au début, trouveront,
au bout d'un petit temps d'utilisation, des aspects qu'ils ne soupçonnaient
pas et
qui vont leur permettre finalement de rencontrer des satisfactions importantes.
Une chose trés simple : le courrier électronique, par exemple,
ne sert pas forcément que pour avoir des discussions de clients
à fournisseurs ou des notes de service. Dans toute entreprise,
les utilisateurs conversent par courrier électronique sur leur
lieu de travail avec des personnes en France, dans leur région
ou dans le monde, même si ce n'est pas forcément la façon
dont
cela doit être utilisé. Cela leur permet de s'évader
un peu de leur travail et de prendre plaisir à l'utilisation de
cet outil. Et de nombreuses autres façons existent, bien entendu.
Olivier LAS VERGNAS
En discutant avec Alain Jaillet, nous nous disions que les technologies
sont peut-être relativement neutres, et qu'aprés tout, c'est
l'usage que l'on en fait qui détermine si elles sont gagnantes
pour l'entreprise perdantes pour le salarié, ou perdantes
pour l'entreprise gagnantes pour le salarié, ou gagnantes-gagnantes...
Pensez-vous que cette possibilité de
les utiliser mal ou bien existe vraiment ? Si oui, qui décide ?
François-Xavier
SHAEFFER
En définitive, je pense que cela n'a pas réellement à
voir avec les technologies, mais plutôt avec le management. C'est
le management d'une entreprise qui décide comment on doit utiliser
les outils de production, les outils informatiques. Aujourd'hui, dans
certains cas, on peut même assimiler les hommes à des outils.
C'est malheureux à dire, mais c'est la vérité. Dans
certaines entreprises, l'informatique, l'Internet, le multimédia
seront utilisés intelligemment Dans d'autres, on les utilisera
différemment, peut-être pas moins intelligemment, mais de
façon moins humaine. Il faut prendre en compte aussi les pressions
que certaines entreprises peuvent subir par rapport à leurs fournisseurs,
ou à leur réseau de
sous-traitance. Un manager n'a parfois pas d'autre choix que d'apporter
une informatique qui ne sera pas forcément aussi humaine.
Jean-Claude RICHEZ
Je partage trés largement le point de vue d'Alain Jaillet sur le
film. Je serai quand même plus nuancé car je pense que, dans
ces deux exemples, une alternative apparaît: ce n'est pas tout blanctout
noir. Effectivement, on peut être effrayé par l'émergence
du pouvoir absolu du patron sur son employé, qui lui permet de
connaître tous ses mouvements, tous ses
déplacements. C'est une aliénation considérable.
Le camionneur du film le dit d'ailleurs : quand il y avait une panne,
autrefois, les collégues s'arrêtaient. Maintenant ils ne
peuvent plus s'arrêter. Il est vrai que l'utilisation de cet outil
favorise le développement du transport routier en le rendant nettement
supérieur ou concurrentiel avec les services que peut
procurer, par exemple, la voie ferrée. On en sait par ailleurs
les effets extrêmement désastreux du côté de
la pollution. Une enquête récente publiée par The
Lancet montre le caractére absolument catastrophique des pollutions
liées au transport routier et à la voiture. En même
temps, on peut imaginer que cet outil procure une plus grande liberté,
une plus
grande souplesse dans la gestion de l'emploi du temps. La gestion centralisée
permet d'autres répartitions. C'est pareil pour les pommes : si
c'est pour manger des pommes qui ont toutes le même calibre, le
même goût standard, on perd à l'évidence quelque
chose. Mais, en même temps, la personne explique que cela permet,
par exemple, de limiter les
interventions chimiques sur le produit, ce qui peut être considéré
comme un progrés. C'est tout à fait intéressant.
Comme l'a expliqué tout à l'heure Alain Jaillet, on peut
imaginer que l'outil informatique soit utilisé au contraire pour
favoriser la diversité, à travers une autre conception,
les possibilités offertes objectivement par l'informatique en termes
de gestion
de stocks, de variétés de stocks... Cela peut donc aller
dans les deux sens. Finalement, c'est une question de rapport de forces,
de volonté dans le cadre de la société. Tout dépend
de la conception que l'on a de la société. Comme l'a dit
aussi Monsieur Shaeffer, je pense qu'il serait complétement erroné
de croire que l'outil technologie de l'information et de la
communication détermine en soi et a priori un type de société.
Une chose est bien connue aujourdhui : au Moyen Age, l'invention
du moulin ne détermine pas a priori tel ou tel type de société.
Dans la société hollandaise, cette invention va favoriser
l'émergence d'une société démocratique, tandis
que dans le cadre de la société portugaise, elle va renforcer
un
régime à caractére féodal. C'est la façon
dont la société s'approprie cet outil et les valeurs de
ceux qui s'approprient cet outil qui vont déterminer le type de
société.
Alain JAILLET
Au sujet de la motivation, on peut transposer l'exemple des moulins aux
nouvelles technologies de l'information et de la communication. D'un côté,
elles peuvent permettre une explosion de la démocratie, de l'envie
de s'exprimer, la possibilité d'écouter d'autres paroles,
etc. Parce que cet outil comporte en lui-même une sorte de frénésie,
il peut
déclencher une puissance créatrice qui ne serait pas possible
autrement. Mais dans le même temps ce que montre trés
bien le film on est aussi dans une frénésie activiste,
qui fait que la personne conduit en regardant ses notes, en téléphonant,
en ayant son portable. La camionneuse fait la même chose. Quand
on travaille avec ces nouvelles technologies, dans un sens ou dans un
autre, on est toujours un peu dans cette frénésie. Cet hyperactivisme
est
quelque chose de résolument nouveau, qui nous oblige à entrer
dans un toujours plus, toujours plus vite, toujours moins de délai,
toujours moins d'attente. C'est peut-être intéressant de
libérer un pouvoir de création, mais ce peut être
aussi une illusion compléte de croire que l'on fait mieux parce
qu'on fait trente six mille fois plus de choses qu'avant. On
peut se poser la question.
Olivier LAS VERGNAS
Si je comprends bien, selon vous, on pourrait dire que ces technologies
sont neutres, mais que ce n'est pas tout à fait vrai. C'est-à-dire
qu'elles naissent dans une société oô existe un réflexe
plutôt hyperproductiviste, hystérique : on a besoin de gagner
du temps, et ces technologies sont conçues dans cette logique-là.
Une fois qu'on les a, on peut les utiliser
pour gagner du temps, mais aussi pour plus de farniente, plus de plaisir
ou plus de création. Il nempêche quelles sont
issues de lidée de gagner du temps et ne sont donc pas complétement
neutres dans leur genése... Est-ce ce que vous voulez dire?
Alain JAILLET
C'est clair, oui. Les nouvelles technologies ne sont pas métabolisées
de la même façon en fonction de la culture. Un exemple, qui
va paraître presque non à propos, avec les otages de Jolo
: s'il y a une prise d'otages dans un pays, on va envoyer la charge trés
rapidement pour régler le probléme, parce qu'on vit dans
un temps qui est trés court, oô il faut prendre des
décisions trés vite... Marie-Josée Perec a cassé
une caméra ou autre : il faut déjà que l'on ait condamné,
que l'on sache tout, que l'on ait les images, avant même que l'action
se soit produite. Nous sommes dans une culture hyperactive, et les nouvelles
technologies permettent d'être encore plus hyperactif. D'autres
cultures ont une gestion du temps
différente et ne métabolisent pas les choses de la même
façon et les relativisent différemment. C'est un aspect
culturel qu'il faut vraiment intégrer. Nous sommes parfois prisonniers
de notre tréfonds culturel, qui nous oblige à faire des
choses que nous ne ferions pas avec un peu de réflexion ou de raison.
Olivier LAS VERGNAS
Une fois qu'on sait cela, on voit aussi qu'on peut utiliser ces technologies
dans l'autre sens. Dans un des autres films de la série Le Temps
des souris, on voit des personnes qui font des salles de réunion
virtuelles, oô elles se réunissent évidemment sans
se déplacer. Les personnes communiquent entre elles à des
horaires différents, puisqu'elles ont des salles de
réunions permanentes ouvertes, et finalement, elles sont trés
heureuses de pouvoir vivre cela. C'est un peu « le mythe du télétravail
sur le plateau du Vercors », mais on voit des personnes trés
heureuses de pouvoir aussi utiliser ces technologies pour une autre qualité
de vie.
Alain JAILLET
C'est vrai, on peut être hyperactif et trés heureux. On peut
être trés heureux aussi de se dire qu'on gagne du temps parce
qu'on ne se déplace pas. Mais comme on gagne du temps, on n'est
pas sûr de ne rien faire en attendant. On fait alors d'autres choses
qu'on n'aurait pas forcément faites autrement. Un trés bon
livre d'Umberto Eco : Comment voyager avec un
saumon est une métaphore tout à fait intéressante.
On n'a plus le temps de voyager avec un saumon, ce serait pourtant intéressant.
Intervention Comment avez-vous choisi les personnes qui figurent dans
les deux films : est-ce le hasard ou une orientation ?
Olivier LAS VERGNAS
Ce sont des films d'auteur. C'est-à-dire que nous, la Cinquiéme
et la Cité des sciences et de l'industrie, avons demandé
à une société de production de charger une journaliste,
Geneviéve Boyer, et un réalisateur Roy Lekus, de prendre
ce principe de portraits. Cette série comporte dix films. Pour
ce film, nous leur avons demandé de trouver deux
personnages qui illustrent le mieux possible des personnes dont le métier
n'a rien à voir avec l'informatique, mais dont pourtant le coeur
du métier est modifié par les nouvelles technologies. Ensuite,
il y a toutes les contraintes habituelles de la production de documentaires.
Nous sommes actuellement en train de produire le dernier film de la série.
Mais pour ce film, qui est le premier de la série et qui a été
tourné en juillet ou août 1999, nous avions environ un mois
pour trouver les personnages, et une semaine de tournage par personnage.
Il faut donc trouver des personnes confrontées à ces technologies,
qui acceptent d'être filmées. Il faut également que
tous les intervenants l'affréteur, en l'occurrence
acceptent d'être filmés. C'étaient les seules contraintes
dans la commande. Nous avons un peu hésité, dans le cas
d'Elisabeth, la chauffeur, par exemple, car ce n'est pas vraiment son
métier qui est le plus modifié mais plutôt celui de
l'affréteur. Nous nous sommes donc demandé si cela rentrait
bien dans la commande, mais le personnage était tellement
attachant que nous l'avons accepté. Nous nous sommes posé
des questions aussi car elle est trés atypique. C'est une femme
chauffeur, et nous avons pensé que les spectateurs allaient croire
qu'il s'agissait d'un film sur l'évolution des transports routiers,
d'autant plus que nous avons laissé le passage oô elle parle
du camion bâché, de sa passion, des camions de son
petit frére... Nous nous sommes toujours dit qu'elle était
presque trop atypique. Mais finalement nous avons pensé qu'elle
était quand même bien révélatrice de quelque
chose qui se passait dans la vie de monsieur et madame Tout le Monde.
À part cela, nous n'avons donné aucune autre directive au
journaliste et au réalisateur que d'essayer de trouver deux
personnages. Ils ont hésité, et sont arrivés en définitive
à l'idée des chauffeurs parce que c'est un métier
dans lequel on ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'informatique. Ils avaient
aussi l'idée que la production agricole serait quelque chose de
trés intéressant. Ensuite, dans les neuf autres films, nous
avons complété avec d'autres types de personnages. Au fur
et à
mesure, nous avons cherché des personnages complémentaires
des autres. Intervention D'accord. Il m'avait semblé qu'il y avait
quand même une opposition intéressante entre la chauffeuse
qui, elle, semblait plutôt subir son informatisation, et les gens
qui travaillaient au niveau de la production agricole qui, eux, s'étaient
un peu approprié l'outil et essayaient
d'en tirer des bénéfices qui n'étaient pas uniquement
de type productiviste.
Olivier LAS VERGNAS
C'est un moyen de relancer une question à nos invités :
notre intention, la Cinquiéme et la Cité des sciences, est
d'essayer de faciliter le débat, de secouer un peu. Vous l'entendez
bien dans le film, oô nous disons à la fin : « Et
dans votre métier, c'est pour quand ? » Il y avait donc l'idée
de secouer un peu, de dire : « Et bien alors, qu'est-ce que vous
faites ? Ça va vous
tomber dessus, faites quelque chose ! » Au début, nous nous
étions dit de maniére assez manichéenne, que nous
allions faire deux personnages : un qui le vit plutôt bien, un qui
le vit plutôt mal, de maniére à comparer les deux.
Nous pensions faire un personnage qui se prend en mains, et l'autre qui
subit. En réalité, cette intention s'est un peu perdue.
Peut-être
est-elle quand même passée dans la commande, puisque c'est
un peu ce qu'on voit dans ce film. Ce n'est pas tellement le cas dans
les autres films de la série. On se rend compte qu'en fait, la
marge de manoeuvre individuelle est relativement faible, même dans
le cas de Yves, qui est embauché par la société Eurofruits.
Celui qui a vraiment une certaine marge de manoeuvre, c'est Pascal Gradt,
le créateur de la société, que l'on voit un moment
dans le
film. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais l'impression que nous
avons aujourd'hui, c'est que finalement peu de personnes ont une marge
de manoeuvre réellement importante dans leur vie professionnelle,
sauf peut-être les patrons de start-up ou les travailleurs indépendants.
François-Xavier
SHAEFFER
En définitive, je ne trouve pas que les patrons de start-up aient
une trés grande indépendance. Quand on commence, effectivement,
on a de l'indépendance. Mais pour peu que l'on ait passé
quelques obstacles de la création d'entreprise et que l'on ait
commencé à embaucher et à travailler sérieusement,
on est rapidement pris dans une espéce de malstrom, oô l'indépendance
fait vite place à la raison, la mesure, la compétition,
le marché, les clients, les factures, toutes ces choses-là.
Je commence seulement à le constater maintenant. Notre entreprise
à l'époque était indépendante et s'appelait
Pandémonium. Puis nous sommes arrivés à un stade
oô il n'y avait plus d'indépendance possible, car pour pouvoir
continuer à croître, il fallait trouver un partenaire financier
qui apporterait des solutions nouvelles pour notre croissance. C'est seulement
maintenant que nous faisons partie de ce groupe et que nous avons d'autres
moyens, que je peux commencer de nouveau à retrouver un peu d'indépendance,
de temps pour prendre du recul pour la réflexion et la stratégie,
plutôt que d'être la tête complétement dans le
guidon. Peut-être est-ce trés cyclique, et qu'au bout d'un
moment cela va se reproduire encore
Olivier LAS VERGNAS
Jean-Claude Richez, pour vous, l'individu a-t-il le choix devant les nouvelles
technologies, peut-on faire quelque chose pour faciliter le choix individuel
?
Jean-Claude RICHEZ
Il n'y a pas de raison pour que la part de liberté soit plus grande.
La part de liberté qui apparaît dans ce film est celle que
nous avons dans notre société. Ensuite, il peut y avoir
une volonté de la puissance publique, de la puissance politique,
de développer d'autres modéles, d'autres possibilités,
de reconstruire ou de re-déployer des espaces de liberté.
Mais ce n'est
pas parce qu'il y a de nouvelles technologies qu'il y a à priori
plus de liberté. Mais on voit trés bien comment cela peut
être utilisé pour construire des espaces de liberté,
et peut-être aussi des espaces pour ralentir le rythme. Cela peut
être un gain, dans la mesure oô cela permet d'économiser
du temps. C'est aussi un choix personnel.
Jean-Claude RICHEZ
On peut bien sûr faire un bilan. L'objectif s'inscrit dans une réflexion
autour de la fracture numérique, autour du fait que certains ont
accés plus facilement que d'autres à ces nouvelles technologies,
pour des raisons culturelles, économiques et aussi de générations.
Aujourd'hui, lutilisation de ces technologies de l'information et
de la communication est appelée à se
multiplier, et c'est quelque chose qui apparaît comme inéluctable.
Deux questions se posent donc : celle de ce que l'on en fait, question
fondamentale qui implique des choix de société, et une deuxiéme
question qui est de savoir si tout le monde y a accés ou pas. Notre
réflexion est partie de cette question. Dans un premier temps,
les cybercentres ont été ciblés sur une classe d'âge
particuliére, celle des jeunes qui ont entre seize et trente ans,
plutôt dans les quartiers d'habitat social, sortis du systéme
scolaire et qui, naturellement, économiquement et culturellement
n'auront plus la possibilité, sauf exception, d'accéder
à cette culture.
Olivier LAS VERGNAS
Une précision : combien de centres avec combien de postes actuellement
?
Jean-Claude RICHEZ
Il y a les cybercentres, et un certain nombre de réseaux en partenariat
avec des associations ou avec la mission locale : par exemple «
Réseau citoyen », « Réseau emploi »...
Une centaine de postes sont à la disposition du public gratuitement,
avec une quarantaine d'animateurs, dans vingt-cinq lieux différents.
Cette expérience est encore limitée. Si on regarde la fréquentation
des cybercentres, elle correspond à peu prés à la
cible que nous nous étions fixée. C'est-à-dire qu'une
majorité des personnes qui fréquentent les cybercentres
sont dans cette tranche d'âge et sont dans ce groupe social. Mais
il est évident que cette expérience n'aura tout son intérêt
que si elle est généralisée. Aujourd'hui, à
Strasbourg, il y a un point d'accés gratuit environ tous les 400
métres ou 500 métres. Il faut que ce soit beaucoup plus
proche, beaucoup plus diversifié, que l'on puisse en trouver dans
la mairie de quartier, dans la bibliothéque, dans le centre médico-social,
pour les usages les plus variés. C'est dans ce sens-là que
nous essayons de nous orienter, peut-être même aller au-delà,
en donnant la possibilité à tous d'avoir chez soi un ordinateur
pour accéder au réseau, comme l'a dit Alain Jaillet. C'est
aussi le probléme de l'usage que l'on en fait à l'école
: est-ce réservé à une salle informatique, ou est-ce
mis à disposition dans chacune des classes pour être un outil
quotidien et familier ? La question centrale pour moi est une
question de culture, de familiarité avec cette culture, et de possibilité
d'accéder à cette culture. Il faut savoir que dans les années
qui viennent, au niveau des filiéres de formation, on devra savoir
manier l'ordinateur comme on sait manier une gomme, un crayon et une feuille
de papier. Je pense qu'il y a là des enjeux de société
extrêmement importants. Il y a
donc deux éléments. Premier élément : qu'est-ce
qu'on en fait, pour quoi faire ? Est-ce uniquement pour aller toujours
plus vite ? Ou pour ralentir le temps, gagner du temps, avoir des espaces
de liberté ? Est-ce pour uniformiser ? ou au contraire pour diversifier
? Deuxiéme choix : est-ce réservé aux plus fortunés,
à ceux qui ont un bagage culturel plus important ?
Ou est-ce mis à la disposition de tous ? Ce n'est pas seulement
une question éthique ou politique, c'est aussi un véritable
enjeu de développement pour nos sociétés, pour nos
villes.
Jean-Claude RICHEZ
Sur l'information, je pense qu'il faut faire attention. Il peut y avoir
une illusion. On a une masse d'information considérable. Le probléme
est de traiter cette information, de savoir la trier, ce qui renvoie à
d'autres compétences que l'outil informatique ne donne pas nécessairement
: exercer son esprit critique, par exemple. L'information en soi n'est
pas
productrice de connaissances. Une image : des étudiants de premiére
année arrivant dans une bibliothéque se trouvent devant
une masse formidable d'information, mais avec une incapacité totale
de l'utiliser. Autre exemple : au tout début du prêt inter-bibliothéques
sur informatique, quand ce prêt était beaucoup plus avancé
aux Etats-Unis qu'en Europe, les
étudiants sortaient de grandes listes de bibliographie. Mais ce
n'est pas parce qu'on a une grande liste bibliographique qu'elle est forcément
pertinente par rapport au sujet. Il y a toute une série de procédures
intellectuelles qui ne sont pas réglées. L'information est
un atout supplémentaire, mais on n'a pas gagné d'avance
parce qu'on a cet atout. Il y a d'autres
enjeux de formation et d'éducation tout à fait importants
et qu'on ne saurait éluder. En ce qui concerne la démocratie,
je suis entiérement d'accord avec vous. C'est un outil pour faire
mieux circuler l'information auprés des citoyens, qui permet de
mieux participer à la vie de la cité. C'est un outil tout
à fait important de ce point de vue, avec certainement aussi des
alternatives. On peut trés bien concevoir que cela va dans le sens
d'un renforcement du contrôle social de la part de la puissance
publique. Ce qu'on veut en faire, les valeurs qu'on va mettre dans le
réseau vont être déterminantes.
Olivier LAS VERGNAS
Ce que vous disiez sur l'information se voit dans la scéne dans
la société Eurofruits, oô effectivement toute la
question est de savoir sils donnent ou pas l'information compléte,
s'ils prennent le risque à la place de l'agriculteur
C'est
vraiment la question centrale. Une des questions qui nous a intéressés
quand nous avons vu les personnages pour la premiére
fois, pour le choix, c'est que justement le film sur l'agriculteur pose
la question de savoir s'il reste un métier d'agriculteur. Est-ce
que, finalement, l'agriculteur n'est pas simplement celui qui va aller
mesurer la taille des pommes pour la téléphoner à
Eurofruits, ou peut-être même pour vérifier simplement
que l'antenne est bien branchée ? Dans un débat analogue,
à
Rennes, l'écrivain de science-fiction Norman Spinrad était
complétement sidéré à l'idée que plus
personne ne goûte les pommes. Dans ce métier, visiblement,
il n'y a plus qu'à mettre les choses dans le fax et mesurer...
Alain JAILLET
En ce qui concerne l'usage que l'on fait des nouvelles technologies, notamment
par rapport à cette question de l'information, on voit trés
bien une premiére chose. Il y a une surdétermination du
marché, de l'économie, qui contraint à l'usage de
grandes quantités d'informations qu'il faut trier. Parfois on ne
sait pas bien, d'ailleurs, comment les analyser. Il
faut voir ce que cela veut dire, car il y a toujours une composante humaine.
Que cette utilisation existe est un fait. Il serait incroyable de prétendre
ici que le systéme économique va changer de fond en comble,
qu'on ne va plus fonctionner comme cela demain. Ce n'est pas le probléme.
Le probléme est de pouvoir créer une alternative. Si l'accés
aux informations en réseau est une possibilité ou une chance
pour l'accés au savoir, il faut absolument passer par une démarche
culturelle, donc éducative, de maniére à ce qu'on
puisse le plus tôt possible accéder à des informations
et se dire à quoi elles servent. Cest quelque chose d'important
et d'essentiel. On cite souvent l'informatisation et la mise en réseau
des établissements
scolaires. Je crois qu'il y a un vrai enjeu, et qu'on n'est toujours pas
sur la bonne épure. On fait de nouveaux plans « informatique
pour tous » avec des salles spécialisées d'informatique,
alors qu'il faudrait au contraire diffuser le plus possible les postes
d'accés aux informations. Non pas parce que c'est plus intéressant
d'avoir une carte qu'on va
chercher sur Internet plutôt que de la voir affichée sur
le tableau ce qui pourrait se discuter mais parce que c'est
important de savoir comment aller chercher de l'information et de distinguer
celle qui est essentielle de celle qui est accessoire. C'est un apprentissage
culturel qui est trés long. Cela ne se décréte pas,
cela se construit, c'est fait d'essais et
d'erreurs, de vérifications
C'est un véritable enjeu
sur lequel on est complétement démunis, oô lon
céde le plus souvent à une sorte de frénésie,
à un effet de mode qui consiste à dire « voilà,
on a mis des ordinateurs dans les établissements scolaires ; cela
se passe bien, on est top, on est high tech parce que maintenant on est
en réseau... » Mais cela
peut être trés mal utilisé et ne servir absolument
à rien du tout. Je crois que cette question de l'accés à
l'information et de la structuration de l'information est tout à
fait essentielle. Sur l'évolution des métiers, que fait
l'agriculteur ? C'est un vrai probléme de société.
J'ai tendance à dire qu'il y a des agriculteurs qui ne font pas
ce choix, celui de la grande
distribution, de passer sous ces fourches caudines. Tous peuvent-ils le
faire ? Vraisemblablement, non. Ont-ils la possibilité de faire
autrement ? Je ne sais pas. Des études tout à fait intéressantes
essayent de comparer les revenus moyens entre une
agriculture intensive, fortement mécanisée mais pas seulement
mécanisée, fortement encadrée par des conseils, des
prescriptions etc., et une agriculture « plus raisonnée »,
plus diversifiée qui prend les risques de façon différente.
Il n'est pas certain que les revenus des agriculteurs qui font le second
choix soient les plus faibles. Ce sont de vraies questions
auxquelles il faut essayer de répondre.
Olivier LAS VERGNAS
Pour revenir à la gestion de la connaissance, il y a bien deux
questions : même un agriculteur qui ferait une agriculture alternative,
cet intérêt que représente la gestion de la connaissance
le knowledge management par l'ordinateur, le fait de pouvoir
comparer 400 récoltes alors que normalement on en vit 20, sert
autant l'agriculture « alternative »,
différente, que l'agriculture classique. Les nouvelles technologies
peuvent aussi être au service d'un portail de vente de produits
différents.
Alain JAILLET
Tout à fait, mais la question se pose toujours de savoir pourquoi
achetez-vous et mangez-vous des tomates qui n'ont pas de goût ?
On sait trés bien faire, par le génie génétique,
des tomates qui ont du goût, dans les mêmes conditions. Pourquoi
fait-on des tomates qui n'ont pas de goût ? Vous les aimez, vous
?
Olivier LAS VERGNAS
En général elles ont le goût de fraise parce qu'on
s'est trompé dans le génie génétique !
Alain JAILLET
Moi je ne connais personne qui aime manger des tomates qui n'ont pas de
goût. Pourtant on continue à ne manger que des tomates qui
n'ont pas de goût. Ce n'est pas par choix individuel. Quelqu'un
fait un choix, à un moment donné, à notre place,
et empêche qu'il y ait une diversité de pommes cultivées.
Il y a une uniformité de la Jonagold, comme on a vu : il y
a 6 variétés alors que, normalement, il y en a 300.
Jean-Claude RICHEZ
Il y a un contre exemple. Par exemple, à Strasbourg, tout le monde
connaît le marché des producteurs. Un de ces producteurs,
qui maintenant a arrêté parce qu'il s'est reconverti dans
la viande, faisait des légumes et travaillait sur Internet pour
échanger des graines ou des plants rares. Ce sont les nouvelles
technologies qui lui offraient cette opportunité. Au lieu de présenter
une variété de tomates, il en avait cinq ou six. Cela lui
a permis de prendre
contact avec des agriculteurs américains qui lui ont envoyé
des plants et des semis trés spéciaux, auxquels il n'aurait
jamais eu accés sans cette formidable source d'informations que
la toile met à disposition. Mais il est efficace aussi parce qu'il
a son expérience d'agriculteur, ses connaissances, la connaissance
aussi de sa clientéle qui lui permettent de
trier et de sélectionner les informations qu'il reçoit.
Olivier LAS VERGNAS
Le deuxiéme film de la série Le temps des souris s'appelle
Bénéfice Net et présente deux personnages. Il est
un peu différent, puisqu'il montre plutôt des artisans qui
se sont mis au commerce électronique. L'un des personnages, Olivier
Wattel est un casseur de voitures, un « déconstructeur automobile
». Il a une activité de vente de piéces sur le Web
qui représente pour l'instant seulement quelques dizaines de pour
cent du chiffre d'affaires de son entreprise. Il développe ainsi
deux niches : l'exportation, vers l'Amérique latine et l'Europe
de l'Est, de capots de R12, qui sont trés recherchés là-bas
les piéces détachées des vieilles Renault
se vendent beaucoup en Amérique latine et en Europe de l'Est ,
et une bourse d'échange entre casseurs de piéces détachées
trés rares, comme des compte-tours de cabriolet anglais, etc.,
oô il s'agit d'aller chercher celui qui a une vieille épave
de Triumph TR4 dans sa casse. Le deuxiéme personnage est Librissimo.com,
Henri Lemor, qui réédite en papier des fac-similé
de bouquins épuisés. Il donne accés au catalogue
des bibliothéques pour la partie des fond qui sont libres de droits
; on choisit là-dedans, et il fait des fac-similés en papier
à partir de là.
Jean-Claude RICHEZ
Nous avons eu des discussions avec d'autres associations et d'autres organismes
qui voulaient développer des expériences similaires, et
dans les régles de base de fonctionnement des cybercentres, il
semble trés important qu'il y ait l'aspect médiation. Ce
n'est donc pas seulement la mise à disposition d'une machine, des
animateurs sont là aussi, théoriquement
et pratiquement, pour guider l'utilisateur et faire passer un certain
nombre de procédures de base quant à l'utilisation de l'outil.
Il est nécessaire d'insister sur l'aspect éducatif, et nous
tenons beaucoup à ce que ce soit inscrit dans un programme d'éducation
populaire. Même si cela paraît un peu ringard, au contraire,
cela nous semble aujourd'hui complétement
d'actualité. L'outil en soi ne détermine rien, mais la façon
dont on se l'approprie, la médiation qui est faite, sont des éléments
tout à fait importants des conditions mêmes dans lesquelles
on est amené à utiliser cet outil.
François-Xavier
SHAEFFER
Une petite remarque concernant ce que vous appeliez « être
fliqué sur Internet » ou « être fliqué
par la technologie ». On est de plus en plus fliqué par tout
ce qu'on utilise : par son téléphone portable, par sa carte
bleue, par absolument tout
Il est vrai que certaines personnes n'ont
pas de téléphone portable ni de carte bleue ! Si on prend
le cas d'un conducteur routier ou d'un représentant de commerce
qui se déplace beaucoup avec sa voiture, sans même avoir
un GPS dans sa voiture, on peut le suivre à l'utilisation de sa
carte de crédit quand il fait le plein. Il ne faut pas forcément
voir du flicage partout. Il faut aussi voir que, dans ce reportage, c'était
aussi une sensation de sécurité pour la conductrice que
l'on puisse savoir oô elle était, en cas de probléme,
au cas oô elle aurait quelque chose à signaler, de pouvoir
communiquer et recevoir. Tout dépend de la façon dont on
le perçoit et de la façon dont on l'utilise.
Olivier LAS VERGNAS
Une question pour Karine Helfrich : par rapport à vos clients
on parlait tout à l'heure de la constitution de bases de données,
etc. est-ce que l'informatique vous aide vraiment à identifier
votre clientéle ? Est-ce que votre activité commerciale
est vraiment changée par l'information sur les clients ?
Karine HELFRICH
L'informatique pourrait nous aider dans un avenir proche à être
plus transparents par rapport à notre clientéle existante,
c'est-à-dire lui permettre d'avoir un suivi complet de la tractation
commerciale, à partir du moment oô elle saisit elle-même
sa commande, puis d'arriver à avoir une traçabilité
jusqu'à la livraison. C'est ce que l'on voit déjà
chez des
transporteurs de petits colis, oô, quand vous consultez leur site,
vous arrivez à voir quelles ruptures de charge vous avez eues sur
la marchandise, quelle personne a réceptionné, etc. C'est
vraiment une information compléte sur tous les plans de la chaîne.
Effectivement, Internet et l'informatique sont intéressants en
ce sens pour nous. Par contre, j'ai une
question pour la salle : j'aimerais savoir s'il y a des personnes qui
n'utilisent pas du tout l'informatique, et quelles sont leurs réactions
par rapport au débat de ce soir ?
Intervention
Je fais partie de la société Helfrich, je travaille avec
Karine Helfrich. Je pense qu'actuellement personne ne peut se passer de
l'informatique. Je suis commercial dans une société. Je
n'ai pas de portable, j'ai juste le téléphone dans ma voiture
et c'est déjà beaucoup. Je suis entouré de personnes
compétentes, qui maîtrisent parfaitement, et je sais les
interroger, leur poser les questions qui vont bien, ce qui me permet d'avoir
des réponses trés précises, trés rapidement.
À propos du film, on a parlé de flicage. Je pense que vous
avez montré le côté négatif de cette dame.
Par contre, lorsqu'elle perd deux heures et demie sur la route en raison
dun accident et des bouchons, je pense que son entreprise aurait
pu lui signaler qu'il fallait qu'elle change de direction, au lieu de
prendre telle route, en prendre une autre, et là, elle aurait gagné
effectivement deux heures et demie. Va-t-on y arriver ? Je ne sais pas.
François-Xavier
SHAEFFER
On peut y arriver. Il existe dans les grandes villes des systémes
d'information routiére faits grâce à l'informatique,
même à Strasbourg. Maintenant, les équipements informatiques
sont divers et variés, plus ou moins coûteux. Faire l'investissement
d'un GPS et d'un systéme dans chaque camion doit coûter un
certain prix. Le systéme ne permet pas de tout faire avec le
même outil. Il faut s'équiper de nouveaux systémes,
de nouveaux logiciels, et ce sont à chaque fois de nouveaux investissements.
Jean-Claude RICHEZ
Un rectificatif : ce n'est pas « même à Strasbourg
» ! Nous avons à Strasbourg un systéme extrêmement
performant de gestion des flux automobiles. Ce qui est en discussion aujourd'hui
est la possibilité d'ouvrir au public les informations disponibles
sur le Sirac, que chaque automobiliste puisse consulter tout ou partie
de ces informations, ce qui n'est pas le
cas aujourd'hui. Intervention Vous avez aussi abordé le probléme
du courrier électronique.. J'ai lu dans le journal, ce matin, qu'une
dame a été licenciée justement pour abus, à
des fins personnelles, de ce courrier électronique dans l'entreprise.
Jusqu'oô va-t-on aller ? Est-ce qu'on peut interdire à ces
gens, les fliquer en permanence dans la journée... ?
François-Xavier
SHAEFFER
Un point de vue de professionnel sur ce sujet : j'étais hier dans
une entreprise. En discutant avec le responsable informatique, nous parlions
d'un projet de sécurité. Sécurité de leur
réseau informatique par rapport à l'extérieur
les pirates ou autres mais aussi sécurité par rapport
à l'intérieur. Dans cette entreprise, ils ont dû renvoyer
quelqu'un qui abusait également du courrier électronique
: des messages pornographiques, avec des images, etc., échangés
vers l'extérieur et reçus également vers l'intérieur
de l'entreprise. Il est clair que dans l'utilisation courante de cet outil
dans une entreprise, on doit communiquer à ses employés
ce qui est permis et ce qui est interdit. Il doit y avoir un réglement
d'entreprise. L'utilisation de l'outil informatique est également
soumise à cette réglementation. On ne peut pas tout se permettre,
il y a des limites.
Olivier LAS VERGNAS
Je trouve que ce n'est pas tellement spécifique des nouvelles technologies.
Je travaille dans un grand établissement public, la Cité
des sciences, je reçois tous les mois le relevé des consommations
téléphoniques de mon équipe. Je peux constater que
certains doivent téléphoner plus que d'autres. C'est une
question de management et de politique. La gestion des outils, la question
des photocopies personnelles par exemple, est un probléme qui existe
depuis trente ans dans les entreprises. Ce n'est pas nouveau.
Alain JAILLET
C'est un phénoméne trés connu. C'est ce qu'on appelle
« la perruque », c'est-à-dire l'utilisation des moyens
de l'entreprise à des fins personnelles. Les travaux un peu pointus
de sociologie du travail montrent qu'un bon management qui laisse une
part de liberté à ses salariés, se traduit par des
gains de productivité dans l'entreprise. Le probléme, ce
sont les régles : il y a toujours des abus, et il faut quils
soient sanctionnés. Le fait que le salarié ou l'employé
utilise, à des fins personnelles, une partie des moyens qui sont
mis à sa disposition n'est pas propre aux nouvelles technologies,
c'est vieux comme le monde. Ce qui est sûr, sur la base des études
de sociologie du travail un peu performantes qui ont été
faites, c'est que lorsqu'il y a une réglementation ou une surveillance
trop strictes, elles se traduisent par des pertes importantes de productivité
pour l'entreprise.
François-Xavier
SHAEFFER
Je pense qu'aux débuts du Minitel, vous avez tous été
utilisateurs du Minitel dans les entreprises à des fins personnelles.
Mais une fois l'outil approprié et utilisé à des
fins personnelles, on en ressent tout de suite l'intérêt
à des fins professionnelles. Il en est de même avec l'e-mail,
le « surfer » sur Internet, ou le téléchargement
de fichiers. Ce n'est pas aussi facile que pour le téléphone,
mais c'est tout à fait possible. Pour avoir un détail précis
par employé du téléphone, ce n'est pas si simple.
Maintenant, on peut trés bien avoir un détail précis
par employé de l'utilisation d'Internet dans une entreprise. Il
suffit de mettre en place des outils de mesure. Ils existent. Intervention
Une chose briévement
évoquée et qui me semble néanmoins importante, est
que les nouvelles technologies et leur introduction dans la société,
notamment dans les entreprises, peuvent laisser accroire qu'on va laisser
de côté toute une frange de la population. Il faut vraiment
lutter contre cette idée. Les nouvelles technologies, au contraire,
dans leur introduction dans les entreprises,
peuvent induire des changements dans l'organisation du travail et faire
en sorte que les personnes évoluent. Bien souvent, quand les personnes
n'évoluent pas ou quand on considére qu'elles ne peuvent
pas évoluer, c'est qu'on ne les a jamais mises dans un puits de
potentiel, avec la possibilité d'évoluer. Les nouvelles
technologies ne signifient pas forcément que,
pour occuper un poste évolutif, il faille passer une maîtrise
d'informatique, par exemple, ou un DESS de ceci ou de cela. On peut trés
bien continuer à être pertinent dans une entreprise et accompagner
le changement. Il ne faut pas avoir peur de cela. Il faut au contraire
essayer de travailler à faire en sorte que l'introduction des nouvelles
technologies ne soit pas une
raison supplémentaire d'exclusion.
Olivier LAS VERGNAS
Un des films de la série Le temps des souris qui s'appelle Fenêtre
sur cour, parle des centres de formation multimédia et en particulier
des formations à l'informatique. Il met en scéne deux personnages,
comme celui que nous venons de voir. L'un des personnages est une femme
cueilleuse de champignons dans les champignonniéres à Saumur,
et qui découvre ce
qu'est l'informatique, que c'est un moyen de communication, et que cela
lui apprend à s'exprimer, y compris oralement, et à parler
avec son patron. Le deuxiéme personnage est un vendeur de berlingots
qui a un petit commerce familial de souvenirs et de bonbons à Cauterets
dans les Hautes-Pyrénées. Il dit textuellement : «
Le Pére Noèl a apporté un
ordinateur aux enfants. Comme on n'osait pas leur dire qu'on ne savait
pas l'allumer, on s'est inscrit en formation informatique. » Lui
aussi découvre. Ses parents lui ont dit : « En plus, ça
pourra peut-être te servir pour le magasin. » Il va effectivement
se former dans ce centre de formation multimédia et découvre
les possibilités offertes par l'informatique. Ces films ont été
coproduits pour être supports de débats. Ils sont tout à
fait utilisables pour des débats
de ce type. Ils sont libres de droits et sont mis à votre disposition
pour diffusion dans ce contexte, c'est-à-dire des débats
publics ouverts à tous. Il y a un systéme de points relais
: un peu plus de 70 points relais existent actuellement un peu partout
en France et sont organisateurs de débats de ce type. Si vous souhaitez
vous-même pouvoir utiliser la série de
films pour cela, il suffit de nous contacter. Nous vous enverrons gratuitement
les films, et vous pourrez devenir point relais de cette université
ouverte.
Question
Peut-on les diffuser par exemple sur un programme local éducatif
(à la télévision) ?
Olivier LAS VERGNAS
Il suffit pour cela de négocier avec nous, il n'y a pas de probléme
a priori. Un autre point d'information : nous avons aussi des extraits
vidéo de chacun des 20 personnages, de 1 minute 20, des extraits
des débats, des extraits d'interview des intervenants, qui sont
en ligne sur le site de la Cité des Sciences : cite-sciences.fr,
dans la rubrique cité des métiers.
Ces films ne sont pas destinés à une utilisation en entreprise,
surtout commerciale. Le fonds social européen les finance pour
la mise à disposition pour des débats publics. Mais beaucoup
d'organisations professionnelles le font, le Centre des jeunes dirigeants,
par exemple, fait des débats dans une vingtaine d'organisations
locales. L'AFT-IFTIM, dans le
domaine des transports routiers, soutient l'équipement des camions
et organise des débats. Ces films peuvent être utilisés
dans tous ces contextes. Nous essayons simplement d'éviter des
usages directement commerciaux dans des sessions de formation vendues
fort cher. Nous sommes en train de réaliser le dernier film de
la série. Sa date de diffusion est fixée au 4 décembre.
Contrairement aux dix films déjà produits qui durent tous
26 minutes, celui-ci dure 52 minutes. Je pense que vous avez compris la
limite de ces films. Nous nous attachons à deux personnages et
nous essayons de faire réagir, de faire identifier sa propre marge
de manoeuvre et se poser toutes ces questions. Mais d'un autre côté,
il est difficile de situer les interactions entre les différents
personnages. Nous avons donc choisi de terminer la série par un
52 minutes, en particulier pour montrer comment se modifie l'organisation
dans une grosse entreprise. Le 52 minutes se passe donc au sein de la
société Schneider. Ils ont suivi une demi-douzaine de personnes
de la société qui sont en train de vivre l'arrivée
des intranet, et leur uniformisation dans la société Schneider.
Un salarié du service des payes voit comment sa vie va être
changée, et se demande même s'il va continuer à exister
parce que les gens vont rentrer leurs heures et il n'aura même plus
besoin de faire de fiches de paye ; une assistante commerciale, quelqu'un
du service des ressources humaines, un commercial, un technicien. On voit
comment l'arrivée de l'intranet, les questions de messagerie interne,
de gestion de la connaissance modifient l'organisation, et la question
posée de savoir ce que devient le management. Au fur et à
mesure que la connaissance et la communication s'organisent à l'intérieur
de l'entreprise, que des raccourcis se passent entre les niveaux hiérarchiques
supérieurs et les agents de base, que deviennent tous les cadres
intermédiaires ? Ce film sera en principe diffusé le 4 décembre
l'aprés-midi, dans le cadre d'une émission : La Cinquiéme
rencontre.
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