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Débat sur les retraites :l'expertise scientifique sert-elle à quelque chose ?

Hypothèses de calcul incertaines, paramètres trop nombreux, prédominance de la projection dans le futur des tendances observées dans le passé récent… Le discours des experts impliqués dans le dossier des retraites peut-il apporter plus qu’une synthèse exhaustive et précise de la situation actuelle ?

Pourquoi a-t-on besoin des experts ?

L’expertise scientifique est très courtisée.
La France mais aussi l'Europe font appel à elle. Car Bruxelles comme Paris tirent la sonnette d’alarme : l’arrivée à l’âge de la retraite des baby-boomers prévue en 2006, combinée à la hausse continue de l’espérance de vie, menacerait inexorablement la santé financière des systèmes de retraite.

L’encouragement à souligner l’urgence des réformes est fort, motivé par la quête d’une harmonisation sociale dont les systèmes de retraite constituent une composante essentielle. Reste à choisir les experts...

Qui sont les experts ?

Liste des organismes d'expertise © CSI

Démographes, sociologues et économistes se partagent l’espace du débat scientifique autour des retraites. On pourrait y adjoindre les spécialistes de la médecine du vieillissement.

La pertinence des différents domaines d’expertise se déplace au gré des éclairages recherchés, des modalités de financement du système à l’organisation des soins palliatifs dans les services « long séjour » des hôpitaux. Se distinguent cependant des organismes devenus références, portés par leur statut institutionnel ou le sérieux de leurs contributions.

Où travaillent les experts ?

Statistiques et études démographiques relèvent ainsi de l’Institut national des études démographiques (INED) et de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), lequel propose aussi de nombreuses sources de données économiques. Dans ce dernier domaine, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), créé en 1981 par la fondation nationale des sciences politiques, est pour sa part régulièrement sollicité. L’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), enfin, complète ces analyses, associant le plus souvent sociologie et démographie.

Les spécialistes issus de ces quatre entités sont en général interrogés sur des points précis. Rapports de synthèse et propositions d’orientation émanent d’organismes plus spécifiques. L’Observatoire des retraites en fait partie. Cette association condense et commente données statistiques et études conjoncturelles : structures démographiques de l’emploi, niveaux des pensions, taux de cotisations, etc. L’Institut de recherches économiques et sociales (IRES) produit le même type d’expertises, à l’attention des partenaires sociaux. Neuf représentants de syndicats (CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT-FO, UNSA Education), neuf conseillers scientifiques (Jeanine Cohen, chargée de recherche au CNRS ; Gilles Ferreol, chercheur à l'université de Paris-X-Nanterre ; Gérard Deygas, directeur à la Banque de France ; José Ezratty, CEA ; Patrick Fridenson, directeur d'étude à l'EHESS ; Gérard Lafay, professeur à l'université de Paris-II ; Yves Lichtenberger, professeur à l'université de Marne-la-Vallée ; Robert Salais, directeur de l'IRESCO ; Jean-Marc Siroën, professeur à l'université de Paris-IX-Dauphine) et quatre représentants du Premier ministre (dont Jean-Michel Charpin, ancien commissaire au Plan) sont chargés de l’administrer.

La plupart des documents officiels soumis aux débats par les médias comme par la classe politique sont cependant préparés par deux institutions centrales : le Commissariat au Plan et le Conseil d’orientation des retraites (COR). Le COR, structure d’expertise et de concertation mise en place en 2000, a profité des études produites régulièrement par le Commissariat au Plan, parfois très contrastées, et les a actualisées et élargies pour remettre à la fin de l’année 2001 son premier rapport : « Retraites : renouveler le contrat social entre les générations, orientations et débats ».

Aujourd’hui, c’est autour de ce dernier document que s’organisent la plupart des discussions. Au point que la projection socio-économique qu’il propose, évaluant le système de retraites à l’horizon 2040, est cité très souvent sous la seule appellation de « scénario central ». Le COR poursuit actuellement ses investigations, affinant ou amendant ses conclusions. Et, pendant que certaines analyses imposent leur solidité à l’ensemble de la communauté des experts, d’autres suscitent critiques et interrogations.

Quelles sont les évolutions démographiques ?

Pyramides des âges de la population française en 2000, 2010, 2020 et 2040 Traduction de la très forte augmentation du taux de natalité qui suivit la fin de la seconde guerre mondiale (le baby-boom) sur la pyramide des âges en france, observée aujourd'hui et à l'horizon 2040. © Conseil d'orientation des retraites, rapport 2001

En l’an 2000, les plus de 60 ans représentaient 20,6% de la population. Passant à 33,5% en 2040 selon l’INSEE, ils seront alors plus nombreux que les moins de 20 ans, dont la proportion devrait être ramenée à 20,6%, contre 25,6% en 2000.

Ni oracle ni même à proprement parler prévision, cette projection en forme de pari repose néanmoins sur des constats fermement établis. Première cause du basculement démographique : l’arrivée aux âges de la retraite de la génération nombreuse du baby-boom.

« En 2006, les personnes nées en 1946 fêteront leur 60e anniversaire. On est aujourd’hui autour de 500 000 retraités, et on passera alors aux alentours de 600 000 », précise Patrice Bourdelais, spécialiste en démographie historique à l’EHESS.

Evolution de la population de 1950 à 2050 par tranche d'âge © Insee, Observatoire des retraites

« D’une part c’est connu, attendu, et, d’autre part, on intervient après 2006 à des niveaux qui sont de petits accroissements, jusqu’en 2012, pour stagner ensuite. Cette difficulté s’efface d’elle-même au moment où les enfants du baby-boom disparaissent. Et, à partir de 2030 environ, on observera une baisse des effectifs absolus des personnes qui fêteront leur 60e anniversaire et qui entreront dans l’âge de la retraite », ajoute cet expert, pour qui le baby-boom devrait donc bel et bien perturber le fonctionnement du système de retraites, mais de façon provisoire et non démesurée.

Mais d’autres facteurs interviennent, tel le recul des naissances enregistrées depuis le milieu des années 70 : le scénario central du COR (conseil d'orientation des retraites) retient un taux de fécondité de 1,8 entre 2006 et 2040. Enfin, l’allongement de la vie entre aussi en ligne de compte. L’espérance de vie moyenne en 1980 était de 70,2 ans pour les hommes et de 78,4 ans pour les femmes. Elle est passée respectivement à 75,2 et 82,9 ans en 2000, et devrait atteindre selon l’INSEE, en poursuivant cette tendance, 82,7 et 89,7 ans en 2040.

Quels postulats économiques ?

Les scénarios actuels associent aux projections démographiques une évaluation de la conjoncture économique. Laquelle table sur une réduction du chômage, à partir de 2010, à un taux de 4,5% maintenu jusqu’en 2040. Elle fixe par ailleurs entre 2010 et 2040 les taux de croissance annuels moyens des salaires à 1,6%, à comparer à un taux de croissance estimé à 1,5% pour le PIB.

Ce postulat économique détermine en grande partie l’analyse globale du système des retraites dans le futur. Rien ne garantit pourtant sa fiabilité, ce que souligne le COR lui-même dans son rapport : « Le scénario économique de référence du Conseil est un scénario volontariste du point de vue de l’activité et de l’emploi d’ici 2010. Il suppose un retour au plein emploi en 2010 avec un taux de chômage de 4,5% et une forte remontée du taux d’activité des jeunes et des plus de 50 ans. »

Cette précaution dans la présentation de l’analyse ne fait pas état d’autres évaluations contradictoires. L’Institut de recherches économiques et sociales (IRES) a ainsi publié en 2001 un rapport intitulé « Quel avenir pour les retraites par répartition? », qui remet en cause les scénarios établis par le Comité de politique économique (CPE), organe placé auprès du Conseil des ministres des finances (Ecofin) de l’Europe. Les expertises socio-économiques au niveau européen ne sont pas sans résonance avec les positions du COR – telle la nécessité de réforme des systèmes de retraite posée comme une certitude indéniable – et nombre des critiques adressées par l’IRES sont susceptibles d’être déclinées au niveau national.

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