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Mission SOCLIM – Carnet de bord #1

Durant tout le mois d’octobre, nos deux reporters Yseult Berger et Julien Boulanger ont pris place à bord du Marion Dufresne pour suivre la mission SOCLIM dans l'océan Austral. Premier billet de leur journal de bord.

Le Marion Dufresne met le cap vers les îles Kerguelen (océan indien).© Julien Boulanger

Somewhere, beyond the sea… Imaginez une belle nappe bleue sur laquelle évolue, serein, un bâtiment de 120 mètres de long. À son bord, un équipage aguerri, un personnel zélé, un commandant charmant et quinze spécimens d’océanographes. Depuis qu’ils ont posé le pied sur le Marion, les chercheurs et les techniciens de l’équipe SOCLIM transforment le navire en véritable laboratoire flottant – sous le regard bienveillant des membres de l’Institut polaire français (Ipev), chargés de la conduite des missions scientifiques sur le bateau.

Vingt-quatre heures ont suffi à rendre opérationnels les machines, les ordinateurs, ou encore les paillasses de chimie. Les locaux alloués aux scientifiques débordent désormais de tuyaux et de contenants qui ne cesseront de recevoir les eaux de l’océan. Les membres de l’équipe courent contre le temps, car la première station de prélèvements est annoncée pour le troisième jour de campagne. Stéphane Blain, le chef de mission, orchestre ce ballet foisonnant tout en souplesse. Il n’a pas vraiment de raison de s’inquiéter, d’ailleurs... Les visages sont juvéniles, mais pour la plupart des chercheurs embarqués, cette excursion scientifique n’est pas une première.

Laboratoire OISO (Ocean Indien Service d’Observation)© Julien Boulanger

Et pour se mettre dans le bain, rien de tel qu’un prélèvement d’eau à 4 550 mètres de profondeur. Au terme de deux jours de navigation vers le sud, nous sommes encore en zone tropicale, en plein océan Indien. Mais les eaux glaciales et lourdes de sel du continent blanc plongent et ruissellent sur le plancher océanique. En léchant le fond de l’océan, elles remontent très au nord. Il faut donc commencer les observations et les mesures.

Alors, à quoi ressemble l’eau de mer, quand on la regarde en coupe verticale, du fond jusqu’à la surface ? Eh bien, c’est un peu comme lorsqu’on observe des roches stratifiées sur la terre ferme. Il y a des couches d’eau aux propriétés différentes. Certaines se mélangent, d’autres jamais. Ici, plus on descend, plus l’eau est froide (à d’autres endroits, ce n’est pas aussi simple, il y a des phénomènes de subduction de masses d’eau).

Pour prélever en une seule fois de l’eau à différentes profondeurs, les océanographes ont inventé un instrument : la rosette. La grosse structure bardée de bouteilles est lestée et plongée dans les abysses. Puis, depuis un poste informatique, les chercheurs pilotent l’échantillonnage à des profondeurs précises, tout au long de la remontée du dispositif.

Rosette « CTD »© Julien Boulanger/Universcience

Tout juste immergée, la sonde de température indique 20 °C (idéal pour une baignade !), pour terminer avec un petit degré seulement au-dessus de zéro à l’approche du plancher. On voit que les profondeurs sont pauvres en oxygène et plus riches en sel et en dioxyde de carbone, tandis que dans la couche de surface pénétrée par la lumière, règne le vivant - virus, bactéries, plancton.

Cet exercice est appelé « CTD » dans le jargon des océanographes, pour Conductivity-Temperature-Depth (conductivité température profondeur) qui sont les trois paramètres de base utiles aux océanographes depuis des décennies (la salinité est déduite de la conductivité). Ils le répéteront de nombreuses fois, sur toute la durée de la mission.

Echantillon d’eau profonde© Julien Boulanger

L’océanographie moderne y a ajouté de nombreux autres capteurs. De fait, la campagne SOCLIM mesure également les concentrations d’oxygène, de CO2, la fluorescence (qui renseigne sur la quantité de chlorophylle) ou encore la concentration de matière particulaire aux différents étages de la colonne d’eau. Tous ces « profils » physicochimiques sont la clé pour rendre compte des changements adaptatifs de l’océan global, confronté aux variations climatiques de la planète.

Outre les moments de convivialité – livrés au savoir-faire raffiné du personnel du restaurant/bar du Marion Dufresne – la vie des scientifiques à bord est rythmée. Pour une poignée d’entre eux, c’est un relais nuit et jour dans le local du service d’observation OISO (Ocean Indien Service Observation) qui ne s’arrête jamais de tourner. D’autres se retrouvent sur le pont, quelle que soit l’heure, prêts à recevoir les moissons de la rosette, car une fois les coordonnées de la station de mesures atteintes, le bateau s’y arrête, même un dimanche à minuit ! À la chaîne, les flacons de liquide marin sont récoltés, puis emportés à toute vitesse dans les laboratoires, filtrés, comptés, congelés, transformés, enregistrés. Le médecin d’équipage s’est enrôlé dans cette activité frénétique. Casqué et muni de gants bleus, il se mêle à la petite ruche de chercheurs et consigne les étapes de prélèvement. Il faut dire qu’à peine embarqué, il furetait parmi les caisses de matériel éventrées, curieux et plein de bonne volonté.

De gauche à droite : Claire Lo Monaco (chercheuse), Mathieu Rembauville (chercheur), Xavier Beyer (médecin), Rémi Laxenaire (chercheur).© Julien Boulanger

La majorité des données scientifiques seront exploitées bien plus tard, avec des moyens plus importants que le strict nécessaire installé à bord, mais déjà, ça parle « carbone anthropique ». On y reviendra. Le cœur de la mission est là.

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