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Mission SOCLIM – Carnet de bord #2

Le Marion Dufresne vient de rejoindre les îles Kerguelen. Suite de l’expédition SOCLIM dans l’océan Austral, avec nos deux reporters Yseult Berger et Julien Boulanger.

Dans les Cinquantièmes hurlants...© Julien Boulanger

Nous avons atteint depuis peu la région de Kerguelen, dans les Cinquantièmes hurlants. Hier soir, le commandant (charmant) nous a avertis : cette nuit, il faudra tout attacher dans les cabines. Pas de chaise folle, ni d’ordinateur suspendu au-dessus du vide mortel d’un bureau. Dehors le vent charrie son haleine glacée, la houle gonfle la mer et le grésil mord les mains. Et tout le monde est heureux, car enfin nous y sommes, au bout du monde !

Blooms

La journée a été rude et couronnée de succès. Trois mouillages (entendez par là des choses que l’on fixe au fond de la mer) ont été positionnés au large de l'île. Pendant les six prochains mois, deux d’entre eux piégeront des particules dans un collecteur à 300 mètres de la surface. 

Mise à l’eau des pièges depuis le pont arrière du navire© Julien Boulanger

En octobre, l’Antarctique voit poindre le printemps austral et la vertigineuse efflorescence de phytoplancton est imminente. Embusqué dans la zone colonisée par la vie marine, le dispositif présentera à intervalles réguliers un petit godet tout propre où dégringoleront profusion d’algues microscopiques. Une fois cette biomasse dans l’escarcelle scientifique du Laboratoire d'océanographie microbienne de Stéphane Blain (à Banyuls), elle sera bonne pour passer son cycle biogéochimique aux aveux.

Un bloom vu par satellite dans la région des Kerguelen© AQUA/NASA

Ces blooms (floraisons) qui prennent naissance ici, autour du plateau des Kerguelen, sont fertilisés par des minéraux, comme des ions de fer, dont l’origine est encore mal connue. Les nutriments essentiels au phytoplancton proviennent-ils du glacier de Cook, des sédiments de l’île, ou encore des zones côtières peu profondes ? Toujours est-il qu’en quelques jours, les efflorescences deviennent visibles par satellite. Formant des tourbillons larges de plusieurs milliers de kilomètres, arborant un vert fluorescent surnaturel, elles dérivent (durant leur courte vie) au gré des courants pour nourrir l’océan. En recoupant les données de chaque équipe SOCLIM, on en saura plus sur l’origine, le devenir et le déclin de ces populations végétales unicellulaires qui absorbent une part gargantuesque du dioxyde de carbone atmosphérique.

Psychotrope

Depuis deux jours, je n’ai plus le mal de mer. Je dirais même que je me sens dans les meilleures dispositions du monde, et j’ai décidé de vous faire part d’une expérience tout à fait extraordinaire. Je n’avais pas encore écouté de musique depuis l’embarquement. Enfin, j’en « entends » chaque soir, en provenance des appareils des uns et des autres branchés sur la sono du bar (Gilbert Montagné peut allègrement laisser place à NTM, suivi des Village People).

Mais hier soir, au lieu de m’effondrer – après une journée à filmer des marins trompe-la-mort bringuebalés par le gros temps et qui maniaient grues, treuils et cordes sur un pont glissant comme une patinoire – je me suis étendue et j’ai mis un casque sur mes oreilles. Tandis que l’onde sonore se déversait dans mes nerfs auditifs, le bateau tanguait toujours. J’étais dans mon lit, ressentant les creux et le roulis qui avalaient la coque à tour de rôle. Il faut que je vous en dise un peu plus sur cette sensation. C’est comme se retrouver dans un manège de fête foraine géant ralenti 100 fois. À gaaaaaaaaaaaaaauuuuuuuche, à droooooooooiiiiiiiiite, en arriiiiiiiiièèèèèèèèère on reeeemonte – ah tiens, ça bouge plus (bref moment d’équilibre du bateau) – et ploooooouuuuuuuuuf. La gravité est espiègle et se joue de votre corps. Plaqué gentiment au matelas pendant trois secondes, vous avez l'impression l’instant d’après de peser moins lourd que votre oreiller. Le tout, sans chahut ni brutalité. C’est à l’inertie du navire que l’on doit ce mouvement de balancier tout à fait enivrant. Car quand vient l’heure du coucher, le Marion Dufresne berce ses passagers avec le même soin que le cuisinier mijote ses plats. 

Sincèrement, tout ça m’a fait l’effet d’un puissant psychotrope. Je voguais dans les ténèbres de la nuit australe, dans un vortex proprioceptif délicieux, tapissé de hip-hop…

Kerguelen en vue !

Kerguelen droit devant !© Julien Boulanger

Et puis à 5h30, téléphone. La passerelle m’appelle, Julien me dit que les falaises de Kerguelen sont en vue. Je monte. Lever de soleil, montagnes enneigées et puffins facétieux qui fendent l’écume. Je sors filmer dehors, non, je rentre, les embruns ont failli m’arracher la caméra des mains. Le commandant a chaussé ses jumelles, et les chercheurs sont maintenant tous agglutinés contre la vitre pour savourer ce privilège… une nouvelle journée de la campagne océanographique SOCLIM commence.

Le Marion Dufresne stationne dans la baie du Morbihan au sud des îles Kerguelen, à l’abri des vents des 50e hurlants.© Julien Boulanger

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