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Mission SOCLIM – Carnet de bord #4

Un jour j’irai dans le grand Sud avec toi…

L’équipe SOCLIM© Julien Boulanger/Universcience

Le temps est venu de déposséder le Marion Dufresne d’une bonne partie de ses apparats scientifiques. Au petit matin azuré et torride, accostés à l’île Maurice, les marins remplissent les containers à destination de Banyuls, Brest, Villefranche-sur-mer, Paris et Brunswick, aux États-Unis, où seront dépouillés les résultats de l’expédition. L’équipe SOCLIM achève son rapport de mission et, une dernière fois sur le pont, veille au bon rapatriement de ses filtrats marins d’exception.

Quant au navire, il rembarquera dans quelques jours à peine, les cales chargées de vivres et de fournitures, prodiguer aux Terres australes antarctiques françaises le ravitaillement attendu. La prochaine tournée dans les archipels majestueux du bout du monde se fera sans océanographe. Enfin sans océanographe « incarné » pour être exacte, car l’Institut polaire français laisse accrochés à la coque quelques capteurs de température et de salinité qui continueront de veiller sur les eaux de surface.

La « rosette »© Julien Boulanger/Universcience

Les hommes et les femmes de la campagne océanographique du mois d’octobre 2016 sur le Marion Dufresne sont venus avec des questions que vous ne vous posez certainement pas le soir en vous couchant. Combien de dioxyde de carbone l’océan austral a-t-il avalé cette année ? Quelle température fait-il à 4 800 mètres de profondeur à 56° 30' S – 63° 00' E ? Quelle vie mène le phytoplancton au large de Kerguelen ? Et pourtant ces questions nous concernent.

Notre plus grand poumon, l’organe central de la régulation de la température, et aussi le maillon fort de la chaîne alimentaire, c’est l’océan. Et quand on n’a jamais fréquenté de bateau océanographique, voir que tout commence par des petites bouteilles plongées dans des eaux méticuleusement quadrillées est assez émouvant. Rapportée à la dimension du bateau, la fameuse sonde des scientifiques – la rosette – ressemble à un frêle petit panier de pêche. Devant les falaises embrumées de Kerguelen, le Marion Dufresne devient tout à coup ridicule. Alors j’ai pris conscience que c’est véritablement à l’obstination et à la rigueur de la science que l’on doit l’établissement de faits robustes. Il faut une patience folle pour façonner la compréhension du monde qui nous entoure.

Light painting© Julien Boulanger/Universcience

Anthropocène, bouleversement climatique, effet de serre... Les chercheurs que j’ai appris à connaître sur cette campagne océanographique ont une conscience écologique moderne : immanente, sans exacerbation superflue. Il leur importe d’abord de voir l’océan tel qu’il est, sans lui accoler de prosélytisme idéologique. Ils savent que l’exploration des recoins sauvages et méconnus des eaux australes contribue à une appréhension toujours plus aiguë et plus subtile de la machine terrestre. Et que, hors les sociétés savantes, le message s’ancre doucement. Entre Cousteau et Yann Arthus-Bertrand, les mentalités ont bien évolué. Et puis naviguer rend plutôt optimiste, je crois. Il faut du temps pour le changement.

Au fil d’un voyage de 11 380 km, plongé à la fois dans l’incommensurable (l’océan) et l’intime (le groupe humain), on devient forcément un peu plus philosophe. Et pour moi c’était ça, le vrai luxe de partir dans le grand sud à bord du Marion Dufresne. Je m’autorise alors à penser que notre civilisation s’éveille à l’idée qu’elle n’atteindra jamais le repos végétatif qu’elle attendait d’un règne idiot et sans amour pour la Terre. Dans 100 ans, Homo sapiens naîtra avec la conscience aussi nette de sa propre mort que de celle de la terre qui l’a accueilli. Mais il aura adapté sa façon d’être au monde, parce qu’il ne peut pas cesser d’être intelligent et sensible. Comme les jeunes chercheurs de SOCLIM.

Yseult Berger

Yseult Berger© Julien Boulanger/Universcience

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