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Sous le charme des mystérieux baobabs malgaches

Il y a quelques semaines, une équipe pluridisciplinaire du Cirad s'est rendue à Madagascar pour observer de plus près d'intrigants baobabs repérés sur des images satellite. Le point sur leurs découvertes au fil du fleuve Mangoky avec ce reportage multimédia d'Eric Lecluyse.

10 jours et 165 km au fil de l’eau

Pour aller de Tananarive à Beroroha, c'est simple : prenez la Nationale 7 vers le sud, puis la piste à droite juste avant la station service de Sakahara. Les routes malgaches et les dimensions du pays étant ce qu'elles sont, il aura quand même fallu 48 heures en 4x4 aux scientifiques du Centre international de recherche agronomique pour le développement (Cirad) emmenés par l'écologue Pascal Danthu pour arriver à destination, et l'endroit du campement installé sur le fleuve Mangoky (prononcer « Mangouk »).

Enfin, commence l'aventure scientifique : dix jours à descendre le Mangoky, sur 165 km, en pirogues, à la découverte des baobabs repérés par Cyrille Cornu, le biogéographe de l'équipe. Éprouvée lors d'une étude pilote en 2009, sa technique d'analyse d'images satellite tirées de Google Earth lui a permis de localiser d'importantes populations isolées de ces arbres autour du fleuve et de ses affluents, parfois sur des terrains inhabituels (terrasses alluviales, pentes ou fonds de vallée). Car le baobab, géant des forêts tropicales sèches, se distingue sur les images à très haute résolution, en particulier par la taille de sa couronne et son ombre portée caractéristique.

<object width="560" height="315"><param name="movie" value="http://www.dailymotion.com/swf/video/xetw86?width=560&theme=none&foreground=%23F7FFFD&highlight=%23FFC300&background=%23171D1B&start=&animatedTitle=&additionalInfos=0&autoPlay=0&hideInfos=0"></param><param name="allowFullScreen" value="true"></param><param name="allowScriptAccess" value="always"></param><embed type="application/x-shockwave-flash" src="http://www.dailymotion.com/swf/video/xetw86?width=560&theme=none&foreground=%23F7FFFD&highlight=%23FFC300&background=%23171D1B&start=&animatedTitle=&additionalInfos=0&autoPlay=0&hideInfos=0" width="560" height="315" allowfullscreen="true" allowscriptaccess="always"></embed></object><br /><font class=txt9>Entretien avec Cyrille Cornu, le biogéographe du groupe, qui a identifié des populations cibles de baobabs à partir d'images satellite. Lors de la mission, il compare ces analyses avec les observations de terrain.</font>

Le baobab étudié, vénéré, exploité, blessé…

De cette mission doivent émerger de nouvelles pistes d'étude de ces arbres extraordinaires, du genre Adansonia, dont on comprend encore mal la génétique, la biologie ou encore la reproduction. Elle est aussi l'occasion d'évoquer avec les habitants des rares villages bordant le Mangoky cette imposante figure féminine de la forêt – symboliquement, le tamarinier étant considéré comme son pendant masculin. Au début de la descente du fleuve, l'équipe du Cirad rencontre ainsi le gardien d'un baobab sacré, qu'on vient prier de loin pour qu'il accorde richesse ou descendance. Plus loin, une villageoise fait visiter une case taillée à l'intérieur d'un baobab bien vivant qui, encore récemment, abritait six personnes. Deux jeunes montrent également comment récupérer l'écorce de baobab pour tisser des cordages.

Trop souvent, sur les rives du fleuve, se dressent des baobabs blessés par le passage du feu, au milieu d'arbres abattus, de souches calcinées : même dans ces régions reculées, la culture sur brûlis (appelée « hatsake » dans cette partie occidentale de l'île, « tavy » ailleurs) commence à faire des ravages. « Il est important de voir comment les populations interagissent avec les baobabs, en positif ou en négatif, estime Pascal Danthu. Si l'on veut mettre en œuvre des actions pour préserver le baobab, il faut qu'elles soient biologiquement intéressantes mais aussi sociologiquement possibles. »

Une biodiversité génétique à découvrir

La vedette de cette mission est le grandidieri, l'une des six espèces de baobabs endémiques de Madagascar – c'est-à-dire qui n'existent qu'ici – sur les huit répertoriées dans le monde. Élancée, en fleurs en cette saison, elle est « la plus étrange et la plus splendide des espèces de l'île », selon l'historien « baobabophile » Thomas Pakenham (qui n'est pas le seul à se pâmer de la sorte). Outre son élégante silhouette, les scientifiques et techniciens apercevront, en amont, de nombreux baobabs za, plus communs sur l'île, plus trapus également, ainsi que – surprise pour ces spécialistes qui ne pensaient pas en rencontrer aussi loin de la mer – des rubrostipa, reconnaissables à leur écorce rougeâtre. Ces observations et les relevés GPS permettront d’établir bientôt une nouvelle carte de répartition des espèces sur l’île et d’émettre des hypothèses expliquant une telle distribution des espèces.

Les échantillons d'écorce des quelque 300 baobabs prélevés lors de la mission, principalement par Wilfried Ramahafaly et Emilson Rakotoarisoa, techniciens du Cirad (et impressionnants marcheurs), serviront à alimenter l'étude de la surprenante biodiversité génétique des baobabs malgaches. Jean-Michel Leong Pock Tsy, le généticien du groupe, Roselyne Lumaret, du CNRS, et Pascal Danthu comptent publier prochainement un article qui démontrera l'hypothèse émise il y a près de quinze ans par l'Américain David Baum : pour s'adapter plus rapidement à un nouveau milieu, une espèce peut s'emparer du matériel génétique d'une autre espèce qui est déjà là, un phénomène appelé « introgression ». Quand on vit longtemps (les baobabs pluricentenaires sont légions), c'est une manière plus radicale que la traditionnelle sélection pour adapter sa descendance à l'environnement. Encore faut-il que toutes les conditions soient réunies : la période de pollinisation de l'espèce qui transmet des gènes doit correspondre, au moins en partie, à celle de l'espèce qui les reçoit, et toutes deux doivent bénéficier des services d'un pollinisateur commun.

Papillons de nuit, chauves-souris et fleurs de baobabs

Mieux comprendre la reproduction des baobabs est donc essentiel. Cependant, observer les pollinisateurs à plusieurs dizaines de mètres de hauteur peut se révéler périlleux ! Les grands moyens ont donc été déployés pendant la mission : aussi souvent que possible, au soleil couchant, Lionel Lagermette et Olivier Guerpillon, « accrobranchistes » de l'association Madarbres, se hissent près de la cime des grandidieri pour assister à l'éclosion des fleurs. Puis ils collectent celles qui ont été visitées par un pollinisateur potentiel, du bruyant papillon de nuit – son puissant bourdonnement détonne – à la vorace chauve-souris qui n'hésite pas à déchiqueter la fleur. L'observation peut durer une partie de la nuit. Lorsque la température est douce, les accrobranchistes délaissent la tente pour trouver le sommeil dans leur hamac perché...

C'est également dans la soirée que l'entomologiste Tantelinirina Rakotoarimihaja pose ses pièges, à proximité des baobabs, souvent sur les bancs de sable qui bordent le fleuve : un drap blanc, un puissant projecteur alimenté par un groupe électrogène, et voilà que rappliquent tous les insectes des parages ! (Éviter d'ouvrir la bouche, sauf si on aime mastiquer de menues bestioles…) Cette spécialiste s'intéresse tout particulièrement aux papillons de nuit de la famille des sphinx : l'un d'eux déploie une trompe de longueur idéale pour butiner les fleurs de grandidieri – il en est le principal pollinisateur. Lorsqu'elle attrape un spécimen séduisant, Tantelinirina Rakotoarimihaja lui administre une infime dose d'ammoniac afin de le conserver.

Dix jours de récolte, deux ans d’étude

Au bout de dix jours, le périple prend fin, près de Bevoay la bien nommée (Bevoay signifie « beaucoup de crocodiles » : l'équipe a effectivement aperçu quelques spécimens lors du trajet et même dégusté la chair d'un crocodile capturé par les piroguiers).

Première constatation en cette fin de mission : l'analyse des images satellite est un nouvel outil dont on ne peut déjà plus se passer, mais des progrès sont envisageables pour repérer plus sûrement les espèces. Pour le reste, il faudra attendre. « Les données amassées nourriront des articles pour les deux années à venir », explique Pascal Danthu. Et bien d'autres projets sont déjà sur les rails, comme l'étude des baobabs en tant qu'archives environnementales, en collaboration avec des spécialistes du climat.

Dans cette équipe du Cirad, tout le monde se réjouit de pouvoir étudier un sujet aussi extraordinaire que le baobab, un arbre réellement à part. Mais est-ce encore un arbre ? Les Sakalava, qui habitent à l'ouest du pays, ne sont pas de cet avis. Au Cirad, l'unité de Pascal Danthu se penche aussi sur la question. Avec son écorce chlorophyllienne, son incroyable pouvoir de cicatrisation, sa forte teneur en eau (contrairement aux autres arbres, les tissus au cœur du tronc sont vivants), son architecture ou même sa génétique, le baobab se distingue indubitablement. Pour les scientifiques, la taille impressionnante de certains spécimens est définitivement anecdotique : le mystère est ailleurs. D'autres missions comme celle-ci aideront à le percer...

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