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Une boîte à outils de 3,3 millions d’années

Au Kenya, des pierres taillées de 3,3 millions d’années semblent montrer que nos ancêtres australopithèques – contemporains de Lucy – savaient déjà façonner des outils. Une découverte qui pourrait remettre en cause le lien jusqu’alors établi entre le genre Homo et l’apparition des premiers outils.

Le site de Lomekwi, au nord du Kenya, où ont été découverts les plus anciens outils connus au monde.© MPK-WTAP

Nos ancêtres auraient-ils utilisé l’outil avant l’heure ? C’est ce que semble montrer la découverte de pierres taillées dans des sédiments situés sur la rive ouest du lac Turkana, au nord du Kenya : datés de 3,3 millions d’années, ces outils seraient les plus anciens jamais découverts, l’ancien record étant détenu par des pierres de 2,6 millions d’années provenant du site de Gona en Éthiopie. 

C’est en s’égarant un peu sur le terrain de fouille du site de Lomekwi que les chercheurs, dirigés par l'archéologue Sonia Harmand de l’université de Stony Brook (New York), découvrent en 2011 des pierres exceptionnellement volumineuses. Pour Hélène Roche, directrice de recherche au CNRS, qui a longtemps dirigé cette équipe avant de passer le flambeau à son ancienne élève, Sonia Harmand, « c’était très étonnant et intrigant. Il y avait en surface surtout de gros blocs taillés et quelques éclats. Par rapport à l’ensemble de la formation, nous savions que nous étions dans du très vieux, plus vieux que ce que nous connaissions jusqu’à présent ».

Le lendemain, un petit sondage permet de mettre au jour d’autres pierres taillées. « Les géologues ont précisé que nous étions au-delà de 3 millions d’années. Après, tout s’est enclenché ! », se rappelle Hélène Roche. Les fouilles menées en 2011 et 2012 révèlent ainsi 149 artefacts, dont des galets travaillés, des éclats, des nucleus (les pierres dont on a tiré des éclats), des percuteurs et des enclumes.

Lucy était-elle outillée ?

Jusqu’à présent, seul le genre Homo était considéré comme capable de façonner des outils. Certes, en mars dernier, un fragment de mâchoire vieux de 2,8 millions d’années – découvert dans l’Afar, en Éthiopie – repoussait de 400 000 ans l’apparition des premiers hommes. Mais cela ne change rien à l’affaire : il n’y avait a priori pas d’Hommes sur Terre il y a 3,3 millions d’années, seulement des australopithèques comme Lucy (Australopithecus afarensis, 3,2 millions d’années) ou d’autres genres apparentés.

Pour l’heure, les paléontologues ignorent qui sont les auteurs de ces outils. En effet, aucun fossile n’a été retrouvé parmi les sédiments. Pour Hélène Roche, l’un des candidats possibles serait Kenyanthropus platyops, un hominidé controversé (certains estiment qu’il s’agit d’un Australopithecus afarensis) trouvé géographiquement au même endroit, à Lomekwi, et dans les mêmes couches géologiques. Reste que l’absence de fossiles associés à ces pierres laisse la porte ouverte à toutes les spéculations.

Une pierre taillée encore non-extraite sur le site de Lomekwi.© MPK-WTAP

Une découverte attendue

« La découverte est fantastique, s'enthousiasme David Pleurdeau, préhistorien au Muséum National d'Histoire Naturelle. Elle remet en cause beaucoup de choses. Mais elle est aussi surprenante qu'elle était attendue... » Les pierres de 2,6 millions d’années découvertes précédemment à Gona étaient en effet particulièrement travaillées. « Si ces outils avaient été les premiers, ils n’auraient sans doute pas été aussi aboutis, ajoute le chercheur. Ce qui laisse à penser qu’avant 2,6 millions d’années, il existait des outils plus primitifs ».

En 2010, des traces retrouvées à Dikika, en Éthiopie, sur des ossements vieux de 3,4 millions d’années laissaient également supposer qu'Australopithecus afarensis (Lucy) utilisait des outils pour dépecer les animaux. Une hypothèse décriée à l’époque, car les fameux outils n’avaient pas été retrouvés. Difficile dès lors de déterminer si ces pierres avaient été taillées ou simplement ramassées. Pour certains, ces outils n’existaient tout simplement pas et les marques observées étaient plutôt des traces de carnivores – peut-être des crocodiles – ou de piétinement.

Les traces laissées sur des os découverts à Dikika, en Ethiopie, laissent supposer que des outils ont été utilisés il y a 3,4 millions d'années.© Dikika Research Project

Une autre étude, parue en janvier dernier, a également montré que les australopithèques avaient toutes les capacités morphologiques pour fabriquer et utiliser des outils. Selon ces travaux, Australopithecus africanus et plusieurs autres espèces sud-africaines vivant entre 2 et 5,3 millions d’années avaient des mains aptes à saisir un outil avec force et précision entre leur pouce et les autres doigts. Ils pouvaient donc potentiellement en fabriquer.

Le propre de l’Homme ?

Mais après tout, pourquoi la découverte d’outils aussi anciens serait-elle étonnante ? Certains animaux n’en utilisent-ils pas eux-mêmes, comme certains oiseaux pour attraper des insectes, les loutres pour casser leurs oursins… et bien entendu les grands singes ?

Nos plus proches parents, les chimpanzés, se servent de percuteurs et d’enclumes en pierre pour casser des noix et effeuillent les branches pour attraper des termites. Au Sénégal, des chimpanzés transforment des bâtons en lances en les mordant à une extrémité pour les rendre pointus. Grâce à ces armes, ils chassent de petits singes qu’ils dénichent dans les trous d’arbres.

Hélène Roche, qui a travaillé avec des primatologues, rappelle cependant que les grands singes ne savent pas modifier de façon irréversible un matériau dense et dur comme de la pierre solide. « La grosse différence, ajoute David Pleurdeau, entre ce qu’on appelle l’outil des grands singes et l’outil de l’Homme, réside dans une évolution, des changements, des innovations techniques qu’on ne retrouve pas chez les chimpanzés, par exemple. » Si on compare les outils des chimpanzés tels qu’ils sont actuellement décrits par les éthologues à ceux découverts en Côte d’Ivoire, datés de 4 300 ans, « ce sont grosso modo les mêmes. Il n’y a pas eu de changements majeurs parce que cela reste assez basique, assez simple », explique-t-il.

Une technique en devenir

Soit ! L’outil des grands singes n’est pas celui des Hommes. Alors, qu’en est-il des pierres trouvées à Lomekwi ? Les pierres les plus pesantes – jusqu’à 15 kilogrammes – semblent avoir été utilisées comme enclumes ou éléments passifs. Or on sait que les chimpanzés utilisent également de tels dispositifs.

Mais en expérimentant ces outils, les chercheurs ont découvert que la gestuelle pour les utiliser était plus évoluée que celle des grands singes. « Pour qu’ils  soient effectivement utiles, il faut une certaine orientation du bloc que l’on a posé sur l’enclume et du percuteur lui-même. C’est un petit savoir faire, mais assez remarquable car il faut l’acquérir et ce n’est pas pas simple du tout », note Hélène Roche.

Sonia Harmand et Jason E. Lewis inspectent une pierre taillée fraîchement extraite.© MPK-WTAP

Une autre technique éprouvée consiste à frapper la pierre à tailler directement sur une autre pierre posée au sol servant d’enclume ou plus exactement de percuteur dit dormant. Ce qui demande aussi un certain contrôle du geste. Pour Hélène Roche, « ce qui est intéressant, c’est que ces hominidés n’avaient pas encore adopté la technique de taille qui sera sans doute utilisée vers 2,6 millions d’années, à savoir tailler tout simplement dans la main. Il leur fallait s’appuyer sur quelque chose ».

La technique développée à Lomekwi – baptisée lomekwienne par les chercheurs – n’en était peut-être qu’à ses débuts, elle n'en constitue pas moins une étape importante dans l'histoire de l'humanité. « Nous avons maintenant un faisceau d’arguments qui montrent que, très certainement avant le genre Homo, d’autres hominidés plus primitifs ont aussi fabriqué et utilisé des outils », estime Jean-Jacques Hublin, paléontologue à l'Institut Max Planck en Allemagne.

Des outils plus anciens ?

Retrouverons-nous un jour des outils encore plus anciens ? « Le problème est moins la possibilité théorique qu’il y ait des outils très anciens que notre capacité à les identifier, souligne Jean-Jacques Hublin. Il est probable que ces outils vieux de 3,3 millions d’années ont été précédés par des objets plus simples, que nous trouverons ou pas, mais qui risquent d’être difficiles à identifier. »

Il faut un oeil expert pour pouvoir identifier les pierres taillées parmi les autres. © MPK-WTAP

Hélène Roche, de son côté, a le sentiment que les archéologues s’approchent désormais au plus près du début de la taille de la pierre : « Des outils un peu plus anciens de quelques centaines de milliers d’années, oui, c’est possible. Mais beaucoup plus vieux, je ne le pense pas ».

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