Questions-santé 2020 - octobre

Cannabis thérapeutique / morphine, tabac

Question

Pourquoi le cannabis interdit tant bien même que des médecins administrent de la morphine aux cancéreux ? Pourquoi la cigarette est-elle toujours vendue de façon tout à fait légale ? Pourquoi l'autorisation de la mise sur le marché du cannabis thérapeutique pose problème au gouvernement ?


Réponse

Bonjour,

Vous vous interrogez sur les réticences législatives à utiliser le cannabis thérapeutique alors que tabac et morphine sont autorisés.

La notion de cannabis thérapeutique est sujette à discussion comme l’indique cet article de la revue Décryptages de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (n°33, septembre 2018) : Cannabis et thérapeutique : Les lois de la science /Nicolas Simon, Alain Rigaud Bernard Basset Myriam Savy, ANPAA :

Le cadre de la thérapeutique, même pour le cannabis
Pour que le cannabis, ou un produit issu de cette plante, deviennent, au sens plein du terme un médicament, il devra franchir plusieurs étapes car le soulagement individuel de certains malades et de différents maux ne suffira pas à en systématise la prescription dans des situations pathologiques.  Les effets biologiques et cliniques recherchés, ou néfastes, doivent   être   identifiés   et   précisés   par   les   chercheurs   en   laboratoire, les   études épidémiologiques, puis par les médecins au chevet de leurs patients.
En effet, s'il ne faut pas mettre en doute le soulagement ressenti par des malades, nous savons que l'amélioration de certains symptômes (douleurs, état dépressif...) peuvent être dus pour partie à un effet placebo, incontestable mais commun à la grande majorité des traitements, sans que la composition pharmacologique y soit pour quoi que ce soit. Même si certains témoignages de malades paraissent crédibles, prometteurs ou intrigants, ils ne peuvent suffire, au regard de l'efficacité et de la sécurité sanitaire pour délivrer une autorisation officielle de mise sur le marché et ouvrir ainsi un droit à remboursement. La reconnaissance du cannabis ou de ses composants comme traitement doit passer par les mêmes protocoles de recherche et d'expérimentation que les médicaments. (p.4)
[…]
Les bénéfices et les risques
D'un strict point de vue de santé publique, nous savons déjà situer les risques liés à la consommation de cannabis par rapport aux autres produits psychoactifs licites (alcool, tabac) ou illicites (cocaïne, héroïne, amphétamines...). Ce qui obscurcit le débat est évidemment que la frontière entre produits licites et produits illicites n'est pas basée sur les seuls effets sur la santé, mais grandement sur l'Histoire du produit et de sa consommation :
•La meilleure connaissance des dommages d'un produit légal comme le tabac a ainsi conduit les autorités sanitaires à des mesures de plus en plus dissuasives pour son usage.
•A l'inverse, on peut entendre des responsables politiques encourager en France la consommation d'alcool à un niveau que tous les experts considèrent comme dangereux. Emmanuel Macron a déclaré boire du vin tous les jours midi et soir, soit au minimum 14 verres par semaine, alors que les experts de ses propres agences sanitaires préconisent de ne pas dépasser 10 verres par semaine.
Le cannabis, à lui seul, provoque beaucoup moins de dommages pour la santé que le tabac ou l'alcool, mais on ne doit pas passer sous silence un effet sur les fonctions cognitives avec diminution des performances scolaires, des troubles de l'attention avec des risques dans certaines circonstances, en particulier la conduite automobile, la nocivité pour les adolescents et, dans de très rares cas, le développement de psychoses ou l'apparition précoce de leurs symptômes.
•De plus, le cannabis est le plus souvent consommé en France sous forme de résine mélangée au tabac, alors qu'aux USA il est surtout fumé sous forme d'herbe (marijuana). Alors que l'ensemble de la communauté scientifique, au niveau international, aborde les consommations sous l'angle transversal des conduites addictives, les gouvernants en sont restés presque partout à une approche subjective fondée essentiellement sur la culture et l'Histoire nationale. Dès lors, en France, toute évocation d'un éventuel usage thérapeutique du cannabis ou de ses composés est d'abord considérée comme une tentative de revenir sur le statut juridique du produit.  Même si les débats sont en partie liés, ils doivent être traités séparément :

  • d'un côté, le débat de plus en plus prégnant sur le cadre le plus efficace pour réduire les risques et les dommages d'un produit psychoactif, parmi d'autres licites et illicites;
  • de l'autre, l'examen des possibles bénéfices thérapeutiques d'une plante ou de ses composantes, qui doit être mené sur un plan strictement scientifique comme l'ont déjà entrepris d'autres pays occidentaux (Israël, Royaume-Uni,...), et sans interférer avec  le  débat  précédent. Les résultats des expérimentations doivent être menés comme pour tout médicament avec les mêmes procédures et la même rigueur scientifique pour que des prescriptions adaptées et standardisées apportent sans danger des bénéfices à des malades.

- Ainsi l'utilisation du cannabis à des fins thérapeutiques devra répondre à plusieurs questions dans l'intérêt-même des malades pour assurer la qualité et la sécurité du traitement. Ces questions sont classiques mais incontournables en pharmacologie :

  • quelle(s) molécule(s) prescrire parmi celles disponibles ?
  • selon quelle dose ?
  • à quel rythme d'administration ?
  • avec quel effet attendu ?
  • avec quels risques (effets indésirables) ? (pp.9-10) 

[…]

https://www.anpaa.asso.fr/images/media/TELECHAR-2018/d-33-10-09-2018-Cannabis-et-thrapeutique-actualis.pdf

L’Académie nationale de pharmacie est nettement moins nuancée et explique : Cannabis «thérapeutique» : Une appellation abusive et dangereuse

[…]
Un abus de langage
Des extraits de plantes fournissent les principes actifs de médicaments, comme la morphine extraite du pavot ou le tétrahydrocannabinol (THC) et le cannabidiol (CBD) du cannabis. Pour autant, même si la morphine ou la codéine entrent dans la composition de médicaments, l’opium «thérapeutique» n’existe pas. Le cannabis «thérapeutique» non plus. Mélange végétal composé de 200 principes actifs différents, variables en quantités et en proportions en fonction des modalités de culture, de récolte, de conservation, n’étant ni dosé, ni contrôlé, le cannabis dit thérapeutique ne peut apporter les garanties d’un médicament.
Un abus de confiance
Le statut de «médicament» dépend d’un processus rigoureux de contrôle, d’analyse des risques et de validation qui aboutit à l’obtention d’une Autorisation de Mise sur le Marché(AMM).Toute appellation «médicale» ou «thérapeutique» appliquée à un produit n’ayant pas suivi ce long processus réglementaire, est abusive et illicite. […]

https://www.acadpharm.org/dos_public/CANNABIS__ANP_2019.06.12_VF.pdf

C’est pourquoi, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a mis en place un comité d’experts chargés d’instruire cette problématique : Cannabis à visée thérapeutique en France : le comité d’experts poursuit son programme de travail - Point d'Information (30/01/2019)

Pour rappel
Le 10 septembre 2018, l’ANSM a créé, pour un an, un CSST sur l’évaluation de la pertinence et de la faisabilité de la mise à disposition du cannabis thérapeutique en France. L’ANSM a souscrit aux premières conclusions du CSST le 27 décembre 2018 et est donc favorable à l’utilisation du cannabis à visée thérapeutique dans les indications suivantes :

  • dans les douleurs réfractaires aux thérapies (médicamenteuses ou non) accessibles
  • dans certaines formes d’épilepsie sévères et pharmacorésistantes
  • dans le cadre des soins de support en oncologie
  • dans les situations palliatives
  • dans la spasticité douloureuse de la sclérose en plaques   

https://ansm.sante.fr/S-informer/Points-d-information-Points-d-information/Cannabis-a-visee-therapeutique-en-France-le-comite-d-experts-poursuit-son-programme-de-travail-Point-d-Information

Voici le dernier document publié par l’ANSM : Cannabis à visée thérapeutique : Projet d’expérimentation / Comité scientifique spécialisé temporaire « évaluation de la pertinence et de la faisabilité de la mise à disposition du cannabis thérapeutique en France » (27/06/19)

Dans la suite de l’avis du Comité scientifique spécialisé temporaire « évaluation de la pertinence et de la faisabilité de la mise à disposition du cannabis thérapeutique en France », il a été décidé la mise en place d’une expérimentation sous l’égide de l’ANSM, ciblant l’utilisation du cannabis à des fins thérapeutiques dans certaines indications ou situations cliniques. […]

https://www.ansm.sante.fr/content/download/162855/2130181/version/5/file/Avis_CSST_projet_cannabis_therapeutique_28062019.pdf

Le site Eureka santé (site des éditions Vidal, l’une des références dans l’information sur les produits de santé) propose une synthèse sur la mise en place de l’expérimentation du cannabis thérapeutique en France : Cannabis thérapeutique : publication du décret autorisant l’expérimentation sur la mise à disposition dans 5 indications / Stéphane KORSIA-MEFFRE (13 Octobre 2020)
https://www.vidal.fr/actualites/25970/cannabis_therapeutique_publication_du_decret_autorisant_l_experimentation_sur_la_mise_a_disposition_dans_5_indications/

Concernant le tabac, son usage commence à être très réglementé. Voici les mesures mises en place par les institutions pour le réduire : Quelles sont les dispositions de lutte contre le tabagisme en France ? (Mis à jour le 20 mai 2019)

La prévention du tabagisme est traitée en France dans les lois de santé publique mais aussi par les plans gouvernementaux et les plans cancers. […]

https://www.santepubliquefrance.fr/determinants-de-sante/tabac/articles/quelles-sont-les-dispositions-de-lutte-contre-le-tabagisme-en-france

La morphine quant à elle, a d’abord été reconnue comme médicament avant d’être utilisée comme drogue comme l’explique cet article de la revue Douleurs (Volume 20, numéro 2, pages 63-77, avril 2019) : La morphine, les systèmes opioïdes et la douleur / Bernard Calvino, Professeur Honoraire de Neurophysiologie.

La morphine, dont le nom vient du dieu grec Morphée, dieu du sommeil, du fait des propriétés sédatives de cette molécule, est un alcaloïde extrait du pavot (Papaverum somniferum ), ou plus exactement de son latex, l’opium. On l’obtient en permettant son écoulement, par scarification du bulbe séché. L’opium que l’on fait ensuite sécher est utilisé soit directement, fumé dans une pipe, soit est transformé pour en extraire la morphine, mais aussi la codéine et la thébaine. Sa principale utilisation en clinique repose sur ses propriétés antalgiques, mais c’est aussi, hélas, devenu un stupéfiant du fait de ses propriétés euphorisantes.

Connu depuis les antiquités mésopotamienne, sumérienne, perse et égyptienne par divers écrits qui témoignent de son usage (on a retrouvé un papyrus du XVIIe siècle avant J. C. faisant mention des propriétés de l’opium), l’opium a été utilisé en médecine pour ses propriétés antalgiques et sédatives, et a fait partie de la pharmacopée traditionnelle.

Mais la molécule « morphine » n’a été isolée et synthétisée qu’en 1804 par le chimiste allemand Serturner et est vite devenue l’antalgique de référence, l’un des plus utilisés dans le monde du fait de son efficacité. Malheureusement elle est aussi à l’origine d’effets secondaires (constipation, dépression respiratoire, tolérance, dépendance, principalement, mais aussi hallucinations, sédation, nausée, vomissements), qui rendent chez certains patients son usage impossible, effets qui peuvent aller à trop forte dose jusqu’à un arrêt respiratoire pouvant être mortel.

La morphine provoque aussi un état d’euphorie, un effet recherché qui la rend parfois toxicomanogène car elle peut entraîner un usage abusif, ce qui explique qu’elle soit considérée comme un stupéfiant avec une prescription limitée par l’utilisation, en France par exemple, d’ordonnances sécurisées. […]

https://www.em-consulte.com/article/1287990/article/la-morphine-les-systemes-opioides-et-la-douleur

Nous espérons que ces éléments d’information vous permettront de mieux comprendre les questions soulevées par l’usage du cannabis à des fins thérapeutiques et le positionnement de cette question par rapport à d’autres produits autorisés.

Nous restons à votre disposition pour toute recherche documentaire dans le domaine de la santé.

L’Equipe des documentalistes de Questions-santé,
Le service de réponses en ligne de la Cité de la santé.

Service Questions-santé     
http://www.cite-sciences.fr/fr/au-programme/lieux-ressources/cite-de-la-sante/



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