Lait mauvais
Question
Le lait est-il mauvais pour les Noirs, sachant que les Hadzas et les Massais en prennent ?
Réponse
Bonjour,
Vous voulez savoir si le lait peut provoquer une intolérance pour les personnes originaires d’Afrique sub-saharienne.
Votre question nous a été transmise par Eurekoi en raison de sa thématique santé.
Pour commencer, nous vous proposons les informations générales données par le site d’informations en santé pour le grand public Passeport santé : L'intolérance au lactose, qu'est-ce que c'est ?
L'intolérance au lactose se caractérise par des troubles digestifs, conséquence d'une mauvaise absorption intestinale du lactose. Le lactose est le sucre principal retrouvé au sein des produits laitiers).
[…]
https://www.passeportsante.net/fr/Maux/Problemes/Fiche.aspx?doc=intolerance-lactose_pm
Medline plus site de la National Library of Medecine vous explique :
Intolérance au lactose
Fréquence
Le déficit congénital en lactase est une maladie rare, bien que son incidence exacte soit inconnue. Cette affection est plus fréquente en Finlande, où elle touche environ 1 nouveau-né sur 60 000.
Environ 65 % de la population humaine présente une capacité réduite à digérer le lactose après la petite enfance. L'intolérance au lactose est plus fréquente chez les personnes d'origine est-asiatique, touchant 70 à 100 % des individus de ces communautés. Elle est également très courante chez les personnes d'origine ouest-africaine, arabe, juive, grecque et italienne.
La prévalence de l'intolérance au lactose est la plus faible dans les populations ayant une longue tradition de consommation de produits laitiers non fermentés. Par exemple, seulement 5 % environ des personnes d'origine nord-européenne sont intolérantes au lactose.
En complément, voici une étude qui vous apporte des explications probables sur les causes d’intolérance au lactose :
Dairying barriers affect the distribution of lactose malabsorption / Gabrielle Bloom, Paul W. Sherman dans la revue Evolution and Human Behavior Volume 26, Issue 4, July 2005, Pages 301-312
Traduction DeepL
Résumé
La plupart des mammifères cessent de boire du lait au moment du sevrage, qui correspond également à la fin de la production de lactase, l'enzyme digestive qui hydrolyse le lactose. L'arrêt de la production de lactase et de la consommation de lait caractérise également la plupart des populations humaines, en particulier celles d'origine africaine et asiatique. Cependant, une mutation génétique qui maintient la fonctionnalité de la production de lactase à l'âge adulte est courante parmi les populations d'Europe du Nord, où la production laitière est pratiquée de manière routinière. En effet, la capacité à absorber le lactose n'est bénéfique sur le plan nutritionnel pour les adultes que si le lait est disponible en permanence. Qu'est-ce qui détermine la répartition de la production laitière ? Nous avons émis l'hypothèse que des circonstances environnementales spécifiques influencent les endroits où les ongulés producteurs de lait peuvent être élevés de manière sûre et économique, influençant ainsi la répartition géographique de la production laitière et de la persistance de la lactase. Pour évaluer cette hypothèse, nous avons compilé des données sur les fréquences d'absorption du lactose (LA) et de malabsorption (LM) chez les adultes dans 270 populations indigènes d'Afrique et d'Eurasie (annexe A). Des analyses de corrélation partielle ont révélé que, comme prévu, la LM chez les adultes est associée à des climats extrêmes (à des latitudes élevées et basses) et, plus significativement, à la présence géographique historique (avant 1900) de neuf maladies mortelles et transmissibles du bétail. Ces résultats suggèrent que les zones où la LM chez les adultes prédomine sont celles où il est impossible ou dangereux d'élever des troupeaux laitiers.
Introduction
La plupart des mammifères cessent de produire la lactase, l'enzyme qui hydrolyse le lactose, au moment du sevrage ; par la suite, ils ne tolèrent plus le lait (Johnson, Kretchmer et Simoons, 1974). L'arrêt de la production de lactase au moment du sevrage et la malabsorption du lactose à l'âge adulte prédominent également chez les humains, en particulier chez les personnes d'origine asiatique et africaine. Cependant, certaines populations, en particulier celles d'origine nord-européenne et scandinave, présentent une fréquence élevée de persistance de la lactase. Ces personnes peuvent continuer à boire du lait tout au long de leur vie (Flatz, 1989, Flatz & Rotthauwe, 1971, Simoons, 1978, Simoons, 1982). De nombreuses informations ont récemment été mises à disposition sur les mécanismes physiologiques et les bases moléculaires du polymorphisme de la lactase chez l'adulte (revue par Swallow, 2003, Swallow & Hollox, 2000).
Cependant, l'écologie historique et la répartition de l'absorption du lactose chez l'adulte (LA) et de la malabsorption (LM) intriguent depuis des décennies les généticiens (par exemple, Cavalli-Sforza, 1973, Flatz, 1987, Flatz, 1989, Flatz & Rotthauwe, 1971) et les écologistes nutritionnels (Durham, 1991, Simoons, 1970, Simoons, 1971, Simoons, 1982). Les preuves génétiques indiquent que le polymorphisme de la lactase est apparu récemment (il y a 5 000 à 10 000 ans) et s'est rapidement propagé en raison d'une forte sélection positive (Bersaglieri et al., 2004, Hollox et al., 2001). Aujourd'hui, la persistance de la lactase est présente bien au nord et au sud de l'équateur, en Afrique et en Asie, loin de ses zones d'origine supposées (Flatz, 1987, Hollox & Swallow, 2002). Curieusement, dans certaines régions d'Afrique et du Moyen-Orient, les populations présentant une persistance de la lactase ont cohabité avec des populations présentant une malabsorption du lactose tout au long de l'histoire (Flatz, 1987, Flatz, 1989, Simoons, 1978, Swallow, 2003).
L'hypothèse principale pour expliquer la répartition géographique des adultes LA et LM est que les avantages nutritionnels de la digestion du lactose confèrent un avantage sélectif aux phénotypes persistants à la lactase dans les régions où le lait est disponible de manière fiable tout au long de la vie adulte, c'est-à-dire où la production laitière est pratiquée régulièrement.
[…]
L'hypothèse culturelle et historique ne répond pas à une question préalable importante : pourquoi l'élevage laitier est-il pratiqué dans certaines régions et pas dans d'autres ? Il est évident que la répartition géographique de l'élevage laitier dépend, à court terme, des traditions culturelles (McCracken, 1971, Simoons, 1970). Nous émettons l'hypothèse que, en fin de compte, cela dépend de facteurs écologiques qui déterminent si les ongulés producteurs de lait, en particulier les bovins, peuvent être élevés dans une région donnée. Par exemple, des climats extrêmes pourraient rendre impossible l'élevage de troupeaux laitiers en plein air toute l'année, en particulier là où le fourrage est rare, comme dans les climats extrêmement froids ou chauds (par exemple, la toundra, les déserts ou les forêts tropicales). De plus, dans certaines régions, des agents pathogènes endémiques peuvent affaiblir ou tuer les animaux, rendant ainsi l'élevage non rentable, voire dangereux si la maladie est transmissible à l'homme. En effet, l'élevage laitier est rare en Afrique dans la zone où sévit la mouche tsé-tsé, principal vecteur de la maladie du sommeil (Simoons, 1982, Smith, 1992).
https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S109051380400100X
Enfin, l’IFé (Institut Français de l’Education) vous propose un article mis à jour en 2022 à ce sujet : La génétique de la tolérance au lactose
1 - Les phénotypes associés à la digestion du lactose
Le lactose, principal glucide du lait, est un disaccharide formé par l’union d’une molécule de glucose et de galactose. Son absorption nécessite au préalable une hydrolyse réalisée par la lactase, enzyme de la bordure en brosse des cellules de l’épithélium intestinal.
Les adultes humains se répartissent en deux phénotypes en ce qui concerne l’aptitude à digérer le lactose. Les uns n’ont qu’une aptitude très faible à digérer le lactose car ils ne produisent plus de lactase (ou très peu). Ils sont dits « lactase non persistants » ou intolérants au lactose. Les autres dits « lactase persistants » gardent l’aptitude à digérer le lactose durant toute leur vie car leurs cellules intestinales continuent à produire de la lactase. Il faut bien voir que tous ces individus LP ou LNP durant les premières années de la vie produisaient de la lactase.
Chez les individus au phénotype « lactase non persistant », les manifestations d’intolérance au lactose débutent généralement vers 3-5 ans et se traduisent par un ballonnement abdominal, des douleurs abdominales, des borborygmes et, dans les cas les plus nets, des diarrhées.
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2 - Fréquence des phénotypes dans la population mondiale
[tableau]
La fréquence du phénotype LP à l'échelle mondiale est estimée à 35% mais varie considérablement suivant les populations. Les plus fortes fréquences sur le continent européen sont observées dans le nord-ouest de l'Europe, en particulier dans les îles britanniques et la Scandinavie où elles varient entre 89% et 96%. On constate un déclin du phénotype LP du nord au sud et de l'ouest à l'est de l'Europe. Dans l'est de l'Asie, la fréquence est très faible. En Afrique, la distribution est hétérogène avec de forts contrastes entre populations voisines.
Le problème est d'essayer d'expliquer cette variabilité des phénotypes LP et LNP à l'échelle mondiale. Pour cela il faut faire le point sur le déterminisme génétique de ces phénotypes.
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8 - Une évolution biologique influencée par la culture
Hypothèse
Le lactose est présent uniquement dans le lait. La possession d’allèles LP ayant pour unique effet de permettre de digérer le lactose à l'état adulte ne peut entraîner une sélection positive de ces allèles que si les populations en cause consomment du lait, donc pratiquent un élevage laitier. De là découle l’hypothèse que c’est la domestication du bétail, chèvres, brebis et vaches, etc., donc le passage d’une société de cueilleurs-chasseurs à une société de fermiers éleveurs qui a créé le nouvel environnement ayant permis l’évolution biologique du phénotype LNP au phénotype LP. L’évolution culturelle transmise de génération en génération a entraîné l’évolution biologique et sans doute que celle-ci en retour a influencé l’évolution culturelle.
Données sur les populations africaines et du Moyen-Orient
Les histogrammes ci-dessous renseignent sur la fréquence du phénotype LP dans les populations de deux pays africains et dans celles du Moyen-Orient.
[tableau]
Une étude réalisée en Jordanie a révélé que dans la population de bédouins du désert au mode de vie nomade et qui consomment le lait de leur bétail (ovins, caprins et chameaux) la fréquence du phénotype LP était de 76%, alors que dans la population d’arabes non bédouins des zones urbaines et agricoles de Jordanie, la fréquence de LP n’était que de 25%. La même observation a été réalisée en Arabie saoudite. La population Beja du nord du Soudan à mode de vie nomade et pastoral et qui consomme le lait de son bétail est à 87% de phénotype LP alors que chez les Nilotes du sud du soudan dont l’alimentation repose beaucoup moins sur le lait et produits laitiers, la fréquence des LP est de 25,5%.
Chez les Masaï du Kenya et de Tanzanie (Afrique de l’est) qui mènent une vie semi nomade et qui élèvent du bétail et consomment en particulier du lait, la fréquence du phénotype LP est respectivement de 71% et 59% ; chez les Sandawe, population de chasseurs cueilleurs de Tanzanie, le fréquence du phénotype LP est 22%.
Ce qui ressort de manière systématique c'est la fréquence élevée des LP dans les populations qui consomment du lait.
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Les facteurs de sélection du phénotype LP
- Le fait qu’en Afrique et au Moyen-Orient le phénotype LP soit plus fréquent dans les populations nomades élevant le bétail que chez celles dont l’alimentation dépend surtout de la cueillette et de la chasse corrobore l’hypothèse suivant laquelle l’élevage du bétail a créé un environnement entraînant un avantage sélectif aux allèles du gène de la lactase, maintenant l’expression du gène chez l’adulte. Chez les européens, l’expansion de l’allèle LP -13910 a eu lieu en même temps que l’élevage du bétail se généralisait, notamment celle de la production de lait, ce qui confirme aussi l’hypothèse. Certes, les populations européennes du néolithique d’il y a -5000 à -6000 ans, étaient sans doute majoritairement de phénotype LNP, bien que la production laitière ait débuté depuis 2 à 3 millénaires. Le fromage est nettement moins riche que le lait en lactose ce qui fait qu’il peut être consommé par les personnes LNP sans inconvénient majeur. C’est sans doute après que la consommation du lait par les adultes s'est répandue que l’avantage sélectif dû à sa consommation a entraîné l’expansion de l’allèle LP -13910. Il reste à préciser en quoi consiste cet avantage sélectif.
- Le premier avantage peut résider dans l’apport énergétique du lait. On estime que la production de lait par une vache préhistorique devait être entre 400 et 600 kg suite à une gestation. Après avoir soustrait la quantité de lait nécessaire au jeune veau, il reste 150 à 200 kg. Ceci est presque équivalent à l’apport énergétique obtenu à partir de la viande d’une vache. Cet apport énergétique qui nécessite de digérer le lactose pouvait être particulièrement important dans les périodes de disette entre les périodes de récolte des cultures céréalières et donc favoriser la survie des personnes LP.
- Un deuxième avantage sélectif fourni par le lait est en rapport avec l’assimilation du calcium. La vitamine D favorise l'absorption intestinale du calcium. Dans les régions nordiques où le rayonnement UV est faible pendant plusieurs mois de l’année (voir dossier pigmentation de la peau) la production cutanée de précurseurs de la vitamine D, sous l’action des UV, est réduite. Si l’apport alimentaire des éleveurs du néolithique fournissait peu de vitamine D, il en résultait des risques de rachitisme. Le lait en apportant le calcium et un peu de vitamine D pouvait contribuer à l’éviter. L’avantage sélectif fourni par la consommation du lait selon cette hypothèse n’est pas en relation directe avec la capacité à digérer du lactose, puisque ce sont d’autres constituants du lait qui sont en jeu. Il est toutefois en relation indirecte puisque les personnes LNP ne pouvant consommer du lait à cause de leur incapacité de digérer le lactose, ne bénéficiaient pas de l’apport vitaminique et en calcium du lait.
- Une autre explication est en rapport avec le climat. Dans les régions où sévit la sécheresse, le lait représente une source d’eau non polluée. Les personnes LNP ne pouvaient bénéficier de cette source d’eau et de plus, les diarrhées en cas de consommation de lait pouvaient entraîner une déshydratation pouvant être mortelle.
- Bien entendu les explications peuvent être différentes suivant les régions. En Afrique où le rayonnement UV est fort, il est peu probable que l’explication faisant intervenir la vitamine D ait joué un rôle important. Inversement, l’explication relative à l’apport d’eau a certainement eu peu d’impact dans les régions nordiques.
Vous évoquez les Hadza. Un article de Futura Sciences cite le cas de ces chasseurs-cueilleurs :
L'étrange flore intestinale des chasseurs-cueilleurs
[…]
La comparaison avec deux tribus agricultrices africaines révèle également que les chasseurs-cueilleurs sont les seuls à ne pas présenter l'un des probiotiques les plus communs : Bifidobacterium. Surprenant ? Pas forcément, puisque ce genre bactérien est associé aux produits laitiers, qui n'entrent pas dans l'alimentation du peuple hadza. […]
Les résultats complets de cette étude intitulée Microbiome intestinal des chasseurs-cueilleurs Hadza ont été publiées dans la revue Nature / Schnorr, S., Candela, M., Rampelli, S. et al. Gut microbiome of the Hadza hunter-gatherers. Nat Commun 5, 3654 (2014).
https://www.nature.com/articles/ncomms4654
Nous espérons que ces informations vous seront utiles et nous nous tenons à votre disposition pour toute nouvelle recherche documentaire dans le domaine de la santé.
L’Equipe des documentalistes de Questions-santé,
Le service de réponses en ligne de la Cité de la santé.
Service Questions-santé
http://www.cite-sciences.fr/fr/au-programme/lieux-ressources/cite-de-la-sante/